Le vice-président américain JD Vance est arrivé en Hongrie ce mardi 7 avril, à quelques jours des élections législatives du 12 avril, pour afficher publiquement le soutien de Washington au Premier ministre sortant Viktor Orbán. Cette visite s’inscrit dans une séquence d’interventions étrangères inédite, alors que Moscou est également accusé d’opérer discrètement en faveur du dirigeant hongrois, dont la réélection n’est plus assurée.
Selon le communiqué de la Maison Blanche, JD Vance s’entretiendra avec le Premier ministre Viktor Orbán et prononcera un discours sur le « riche partenariat entre les États-Unis et la Hongrie ». La visite, prévue pour deux jours, intervient à un moment particulièrement sensible : le parti Fidesz d’Orbán se prépare à affronter sa plus difficile élection depuis plus d’une décennie, face au parti Tisza de Péter Magyar, qui le devance dans les sondages d’opinion.
Washington assume une ingérence assumée dans le vote hongrois
La venue de Vance à Budapest s’inscrit dans une stratégie de soutien américain délibérément affiché, rompant avec la retenue traditionnelle des administrations précédentes dans les scrutins des États alliés. En février dernier, le président Donald Trump avait publiquement soutenu Orbán avant le vote, tandis que le secrétaire d’État Marco Rubio s’était déjà rendu en Hongrie ce mois-là pour témoigner du soutien américain. Trump avait été encore plus explicite sur son réseau social Truth Social, qualifiant Orbán de « vrai ami, combattant et gagnant » et appelant les électeurs hongrois à voter pour lui.
Cette démonstration de solidarité idéologique entre l’administration Trump et le gouvernement hongrois repose sur des convergences documentées. Alors que les relations d’Orbán avec les institutions européennes se sont détériorées en raison de son positionnement conservateur radical, son modèle est devenu une source d’inspiration pour la droite américaine, à tel point que la Conférence d’action politique conservatrice (CPAC) s’était tenue à Budapest en 2024. Pour l’administration Trump, ériger la Hongrie en modèle européen — notamment sur les questions migratoires et la défense des « valeurs chrétiennes » — représente un dividende politique dont la visite du vice-président est le prolongement naturel.
Moscou dans les coulisses : opération « Gamechanger »
Mais Washington n’est pas le seul acteur extérieur à s’impliquer dans ce scrutin. Des enquêtes journalistiques publiées par le portail d’investigation VSquare ont révélé que la Russie aurait envoyé une équipe de trois personnes, opérant sous couverture diplomatique depuis l’ambassade russe à Budapest, dans le but d’assurer la victoire d’Orbán. L’opération serait supervisée depuis Moscou par Sergueï Kirienko, haut fonctionnaire du Kremlin et proche allié de Vladimir Poutine.
D’après des informations publiées par le Washington Post le 21 mars, les services de renseignement extérieur russes auraient même envisagé d’organiser la mise en scène d’une tentative d’assassinat contre le chef du gouvernement afin de « modifier fondamentalement l’ensemble du paradigme de la campagne électorale ». Ce plan, surnommé « Gamechanger », aurait été examiné et authentifié par un service de renseignement européen. L’ambassade de Russie à Budapest a formellement démenti toute ingérence dans ce processus électoral.
Seize ans de pouvoir face à la plus sérieuse menace de sa carrière
La situation dans laquelle se trouve Orbán est sans précédent depuis son retour au pouvoir en 2010. Selon la moyenne des derniers sondages, le parti Tisza de Péter Magyar est crédité de 47,8 % des intentions de vote. L’écart entre les deux blocs oscille selon les instituts, certains sondages indiquant Magyar en tête, d’autres plaçant le Fidesz légèrement devant, brouillant ainsi toute projection certaine sur l’issue du scrutin.
Pour comprendre cette inversion de rapport de forces, il faut remonter au début 2024, lorsqu’un scandale de grâce présidentielle accordée à un individu impliqué dans une affaire d’abus sexuels sur mineurs a provoqué des manifestations massives et la démission de la présidente hongroise Katalin Novák. C’est à la suite de cet épisode que Péter Magyar, alors membre du Fidesz, a quitté le parti et fondé Tisza, qu’il a rapidement transformé en première force d’opposition. Sur le terrain économique, le bilan du gouvernement Orbán pèse également : une croissance de seulement 0,6 % enregistrée fin 2025, conjuguée à une inflation qui a atteint 50 % entre 2020 et 2025, a profondément dégradé le pouvoir d’achat des ménages hongrois.
Orbán construit sa campagne sur la peur de la guerre
Face à cette situation défavorable, le Premier ministre sortant a fait le choix d’une stratégie de polarisation fondée sur la politique étrangère. Viktor Orbán tente de présenter Péter Magyar comme la « marionnette » de l’Union européenne et de l’Ukraine, résumant son message électoral par cette formule lors d’un rassemblement mi-mars à Budapest : « Nous devons choisir qui formera le gouvernement — moi ou Zelensky ». Cette rhétorique s’accompagne de décisions concrètes : Orbán a utilisé son droit de veto au sein des Vingt-Sept pour bloquer le prêt européen de 90 milliards d’euros destiné à l’Ukraine, invoquant le refus de Kiev de réparer l’oléoduc Droujba, endommagé pendant la guerre et essentiel pour l’approvisionnement hongrois en pétrole russe.
Des ONG ont par ailleurs tiré la sonnette d’alarme concernant la possible manipulation des votes par correspondance des Hongrois résidant à l’étranger, collectés par des partis alliés au Fidesz en Roumanie et en Serbie. L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a, pour la deuxième fois, déployé une mission d’observateurs sur place.
Un scrutin à portée continentale
Les élections hongroises du 12 avril sont suivies avec une attention particulière par les capitales européennes, qui voient dans ce scrutin un enjeu qui dépasse largement les frontières du pays. Comme le souligne Jacques Rupnik, spécialiste de l’Europe centrale et orientale à Sciences Po Paris, Viktor Orbán a pris une « importance démesurée » à l’échelle mondiale et européenne, paralysant à de nombreuses reprises la politique étrangère de l’Union européenne. Une défaite du Fidesz ouvrirait la voie à un déblocage des quelque 18 milliards d’euros de fonds européens actuellement gelés en raison du non-respect par la Hongrie des critères de l’État de droit.
Plusieurs analystes estiment cependant que la visite d’un vice-président américain jugé peu connu dans l’opinion hongroise ne devrait pas changer significativement le rapport de forces dans les sondages, qui accordent à l’opposition une avance de 8 à 20 points selon les instituts. Le scrutin du 12 avril sera, selon toute probabilité, le plus serré qu’ait connu la Hongrie depuis le retour d’Orbán au pouvoir il y a seize ans.
Julien Moreau