Tulsi Gabbard, directrice du renseignement américain, classe le Pakistan aux côtés de la Russie, de la Chine et de la Corée du Nord parmi les menaces balistiques futures pour les États-Unis. Des analystes rappellent pourtant que le programme d’Islamabad cible avant tout l’Inde, ravivant le débat sur la vraie portée de ces arsenaux.
Les déclarations de la responsable américaine
Tulsi Gabbard, pilier de l’administration Trump en qualité de directrice du renseignement national, a témoigné mercredi devant le Sénat à l’occasion de la présentation de l’Annual Threat Assessment 2026. Ce rapport officiel met en garde contre les avancées des systèmes de missiles – conventionnels ou nucléaires – développés par le Pakistan, la Russie, la Chine, la Corée du Nord et l’Iran, tous susceptibles de placer « notre patrie à portée ». L’évaluation table sur une explosion des menaces balistiques mondiales, de plus de 3 000 missiles aujourd’hui à au moins 16 000 d’ici 2035.
Ces propos tombent dans un climat géopolitique chargé, après les frappes américaines récentes contre l’Iran, comme l’opération Epic Fury sur ses sites de missiles. Gabbard insiste : ces pays cherchent à déjouer les défenses antimissiles des États-Unis tout en explorant de nouvelles voies pour les armes de destruction massive. Elle souligne néanmoins que ces conclusions s’appuient sur des données objectives de la communauté du renseignement, loin de toute considération personnelle ou politique.
Les déclarations de Gabbard prolongent des alertes passées. En janvier 2025, des officiels anonymes tablaient déjà sur plusieurs années, voire une décennie, avant que le Pakistan ne déploie des missiles à longue portée. Cette vigilance perdure, sans signe d’urgence immédiate.
Le contexte du programme balistique pakistanais
Depuis des décennies, le Pakistan bâtit un arsenal nucléaire et balistique tourné vers l’Inde, son rival historique. Islamabad légitime cette dissuasion par la supériorité numérique et technologique de New Delhi, déjà pourvu de missiles plus lointains. L’ancien brigadier pakistanais Ushral Amin rappelle que ces craintes américaines ne sont pas nouvelles, mais qu’elles méconnaissent souvent les enjeux sud-asiatiques.
Des rapports du Pentagone, relayés en 2022, évoquaient déjà un missile pakistanais théoriquement capable d’atteindre le continent américain. Praveen Vadd, du Conseil national de sécurité, y voit non une visée antiaméricaine, mais une parade à une éventuelle intervention des États-Unis dans un conflit indo-pakistanais ou une frappe sur ses arsenaux nucléaires. Le ministère pakistanais des Affaires étrangères n’a pas encore réagi aux mots de Gabbard, malgré les demandes d’Al Jazeera.
Ce programme s’inscrit dans une « profondeur stratégique » contre l’Inde, sans preuve claire d’ambition intercontinentale. Rabia Akhtar, chercheuse en sécurité nucléaire à la tête du Centre for Security, Strategy and Policy Research de l’université de Lahore, balaie ces thèses comme une « spéculation catastrophe », dérivée des réalités locales.
Les réactions des experts et des acteurs régionaux
Les analystes pakistanais rejettent fermement l’idée d’une menace directe sur les États-Unis. Pour Rabia Akhtar, « la posture pakistanaise se concentre sur l’Inde » : les missiles les plus lointains visent à compenser la profondeur stratégique indienne, pas à s’aventurer hors région. Elle reproche aux États-Unis de privilégier « la pire conjecture à une analyse solide », en occultant une doctrine nucléaire pakistanaise rivée sur New Delhi depuis des lustres.
L’Inde, elle, réagit avec vigueur, évoquant le passif de prolifération nucléaire clandestine du Pakistan, « menace globale ». Son ministère des Affaires étrangères pointe ces capacités balistiques et les transferts illicites pilotés par Abdul Qadeer Khan. Des voix américaines, comme Jon Finer, ex-adjoint au conseiller à la sécurité nationale, avaient averti dès 2025 : à ce rythme, Islamabad pourrait viser « bien au-delà de l’Asie du Sud, y compris les États-Unis ».
Ces clivages révèlent une tension classique entre l’alarme américaine et le réalisme régional. L’Arms Control Association note que les briefings passés repoussaient toute capacité ICBM pakistanaise à un horizon lointain. Les mots de Gabbard, fidèles aux rapports officiels, attisent ainsi un débat sur les priorités des menaces.
Les enjeux stratégiques pour Washington
Ces annonces coïncident avec les critiques internes sur la guerre contre l’Iran, lancée il y a trois semaines. Interrogée sur la « menace imminente » iranienne, Gabbard a distingué les faits du renseignement des choix politiques du président : « Ce n’est pas à nous de définir ce qui est imminent. »
Placer le Pakistan dans le quintet des dangers nucléaires – Russie, Chine, Corée du Nord, Iran – durcit la posture défensive américaine face à la prolifération. Le rapport anticipe des progrès en portée, précision et contournement des antimissiles américains. Les frappes sur l’Iran, via l’opération Epic Fury, visent précisément à freiner ces évolutions, comme l’a rappelé Gabbard.
Cette mise en garde s’intègre à une vision globale de la sécurité intérieure, où la prolifération des vecteurs balistiques exige une modernisation des défenses. Elle surgit aussi au cœur de soupçons sur l’influence politique dans le renseignement, Gabbard réaffirmant son objectivité.
Contexte historique des tensions nucléaires sud-asiatiques
Le Pakistan a forgé son arsenal nucléaire dans les années 1990, riposte aux essais indiens de 1974 et 1998. Sa doctrine de « dissuasion crédible à capacité minimale » cible l’Inde, avec des missiles comme le Shaheen-III (2 750 km) et des travaux en cours. Les fuites d’A.Q. Khan ont jadis nourri les peurs de prolifération vers des États voyous.
Les États-Unis ont sanctionné Islamabad par le passé, tout en coopérant sur la sécurité nucléaire via des accords bilatéraux. L’Inde, avec son Agni-V (5 000 km), échappe au régime de non-prolifération grâce à l’accord civil de 2008. Cette asymétrie alimente les doléances pakistanaises, légitimant à leurs yeux leurs progrès balistiques.
Les rappels à l’ordre de Washington cherchent aussi à juguler une course aux armements. Certains experts évoquent un essai d’ICBM pakistanais d’ici 2030, sans cible évidente hors Inde.
Perspectives immédiates et régionales
À bref terme, le Pakistan pourrait répliquer sur le plan diplomatique, en insistant sur son axe indien, comme naguère. Aucune réaction officielle n’a filtré, mais Rabia Akhtar plaide pour un débat « ancré dans les réalités régionales », loin des spéculations. Cela risque de compliquer les liens américano-pakistanais, déjà plombés par l’Afghanistan et la lutte antiterroriste.
Pour Washington, ranger Islamabad dans cette liste justifie les budgets antimissiles, de l’Aegis au Ground-Based Midcourse Defense. Dans le contexte iranien, cela dessine un encerclement multilatéral. Reste que les analystes minimisent toute urgence, à dix ans des capacités pakistanaise.
Gabbard campe sur une vigilance intacte, quand les voix régionales prônent la mesure pour éviter une surenchère verbale.
L’évaluation 2026 du renseignement américain confirme cette attention accrue aux programmes balistiques, sans annonce d’action immédiate contre le Pakistan.
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