Plus d’un mois après le déclenchement des frappes américano-israéliennes sur l’Iran le 28 février 2026, Washington se retrouve dans une impasse stratégique que ses propres responsables peinent désormais à dissimuler. Les objectifs proclamés restent hors de portée, les négociations tournent à vide et le coût économique du conflit s’alourdit de jour en jour.
Lorsque Donald Trump a lancé l’opération « Epic Fury » contre l’Iran, ses conseillers croyaient tenir une formule gagnante : une frappe initiale si écrasante que Téhéran n’aurait d’autre choix qu’une riposte symbolique, suivie d’une désescalade rapide. Le précédent de janvier 2020, après l’élimination du général Qasem Soleimani, semblait valider ce calcul : l’Iran avait alors répondu par des tirs de missiles soigneusement circonscrits, causant peu de dégâts. Il en allait de même, pensait-on à Washington, après la campagne aérienne de juin 2025 contre les installations nucléaires iraniennes. Mais cette guerre-ci a suivi une trajectoire radicalement différente, révélant les limites d’une doctrine bâtie sur des précédents mal compris.
Le rideau de fer du détroit : une arme que Washington n’avait pas anticipée
La surprise stratégique majeure est venue d’un levier qu’aucun haut responsable américain ne semblait avoir intégré dans ses scénarios de planification : le contrôle iranien du détroit d’Ormuz. En riposte aux frappes, Téhéran a imposé un blocus de facto sur cette voie d’eau de 21 miles de large par laquelle transite habituellement un cinquième des exportations mondiales de pétrole. Avant le conflit, quelque 110 navires franchissaient quotidiennement le détroit ; selon NBC News, ce chiffre est aujourd’hui réduit à cinq à dix bâtiments, contraints de passer dans les eaux territoriales iraniennes et soumis à des inspections ainsi qu’à une taxe de transit pouvant atteindre deux millions de dollars par passage — ce que les observateurs ont surnommé le « péage de Téhéran ».
Les conséquences économiques se sont fait sentir avec une rapidité qui a désarçonné la Maison-Blanche. Le prix moyen de l’essence aux États-Unis a franchi pour la première fois depuis 2022 le seuil des quatre dollars le gallon. Les marchés pétroliers ont bondi de 8 % dans les heures suivant le discours télévisé de Trump — un signal d’incrédulité adressé par les traders à un président qui promettait une réouverture « naturelle » du détroit dès la fin des combats. L’économiste Paul Krugman, prix Nobel, a averti que des scénarios à 150, voire 200 dollars le baril n’étaient « pas du tout improbables ». À l’échelle mondiale, les prévisions de croissance sont revues à la baisse et des pénuries de carburant aérien commencent à peser sur le transport aérien international.
Un plan en quinze points rejeté, des négociations en trompe-l’œil
Des sources proches de la Maison-Blanche indiquent à CNN que les responsables américains reconnaissent en privé ne pas pouvoir simultanément atteindre leurs objectifs militaires et rouvrir le détroit dans le délai fixé par Trump lui-même, soit quatre à six semaines. Cette confession officieuse résume à elle seule l’ampleur de l’impasse.
Sur le plan diplomatique, Washington a transmis à Téhéran, via des intermédiaires pakistanais, un plan de cessez-le-feu en quinze points. L’Iran l’a rejeté le 25 mars, le qualifiant d’« extrêmement maximaliste et déraisonnable », et a présenté ses propres conditions : cessation immédiate des frappes américano-israéliennes, mécanismes de prévention d’une reprise des hostilités, compensations financières et reconnaissance internationale de la souveraineté iranienne sur le détroit. Le président iranien a publiquement nié toute négociation en cours, tandis que Trump affirmait le même jour que les pourparlers « se déroulaient bien » et qu’Irmandad avait accepté « la plupart des exigences américaines ». Cette divergence de récits, répétée à plusieurs reprises depuis le début du conflit, illustre l’opacité et la fragilité du processus diplomatique.
Des objectifs qui se contredisent, une doctrine qui vacille
Depuis le début du conflit, Trump a lancé la plus grande perturbation du marché pétrolier de l’histoire moderne. Un mois plus tard, les prévisions de croissance mondiale sont taillées, des pénuries émergent en Europe et en Asie, et des experts en énergie avertissent que le monde n’a pas encore mesuré toute la gravité de la perturbation.
Au-delà de la mécanique des marchés, c’est la cohérence même de la stratégie américaine qui est en cause. Trump avait initialement présenté comme objectif central la neutralisation du programme nucléaire iranien, justifiant les frappes par l’existence d’un stock d’uranium enrichi à 60 %. Or, dans un entretien accordé à Reuters, il aurait déclaré ne pas se préoccuper de ce stock, au motif qu’il était « enfoui profondément ». Cette contradiction soulève, selon des analystes cités par le New York Times, la question de savoir si la menace nucléaire avait été délibérément surestimée pour justifier l’entrée en guerre.
Sur la question du changement de régime, les volte-face ont été tout aussi notables : appelé après la première frappe, ce scénario a été abandonné — Trump estimant qu’il risquait de provoquer un « massacre » des manifestants — avant d’être réintroduit sous une forme révisée, l’élimination physique de plusieurs dirigeants étant présentée comme équivalant à un changement de régime. Une thèse que démentent plusieurs décennies d’histoire iranienne, notamment la mort de l’ayatollah Khomeini en 1989, qui n’avait en rien modifié la nature du système politique.
L’Europe en retrait, l’OTAN sous tension
Trump a évoqué la possibilité de se retirer de l’OTAN, après des semaines de critiques contre les alliés européens qui refusent de s’associer à l’effort de guerre. Une loi adoptée par le Congrès en 2023 lui interdit toutefois d’agir en ce sens sans l’approbation du pouvoir législatif. Le Premier ministre britannique Keir Starmer a organisé un sommet virtuel sur la réouverture du détroit, tandis que des dirigeants européens multiplient les concertations sans associer Washington — signal d’une fracture transatlantique que le conflit a considérablement accentuée.
Parallèlement, Chine et Pakistan ont présenté leur propre plan en cinq points pour « rétablir la paix et la stabilité » au Moyen-Orient, incluant une disposition sur le détroit d’Ormuz. Pékin, premier acheteur de pétrole iranien, se tient à l’écart du conflit tout en cherchant à peser sur son dénouement — position qui renforce l’isolement relatif de Washington sur la scène internationale.
Une échéance auto-imposée qui approche sans résolution
L’administration américaine a transmis à Téhéran des propositions de cessez-le-feu dont les termes s’apparentent, selon Foreign Affairs, à une demande de reddition sans conditions — position que l’Iran a écartée d’emblée. Trump a accordé à Téhéran une période de grâce jusqu’au 6 avril pour parvenir à un accord négocié, tout en menaçant de détruire les centrales électriques, les puits de pétrole et l’île de Kharg — d’où proviennent 90 % des exportations pétrolières iraniennes — si aucune avancée n’était enregistrée. Plus de cent juristes internationaux ont signé une lettre avertissant que de telles frappes sur des infrastructures civiles pourraient constituer des crimes de guerre au regard du droit international.
Selon le Wall Street Journal, Trump serait désormais prêt à mettre fin aux opérations militaires sans avoir rouvert le détroit, reportant à une phase ultérieure le règlement de cette question centrale. Cette option, si elle se confirmait, constituerait une révision majeure des objectifs affichés en début de conflit. « La prochaine étape sera déterminante », résume Aaron David Miller, du Carnegie Endowment for International Peace : « Si l’Iran conserve du personnel enrichi, contrôle le détroit et reste en place, on est en droit de se demander à quoi aura servi tout cela. »
Yacine Messaoud