La Chine tisse discrètement sa toile commerciale mondiale

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Yacine Messaoud
Yacine Messaoudhttps://alg247.com
Journaliste spécialisé dans les relations internationales et les équilibres géopolitiques contemporains. Il suit particulièrement les dynamiques entre puissances mondiales, les conflits et les recompositions diplomatiques. Ses articles privilégient la mise en contexte et la compréhension des rapports de force plutôt que la simple chronologie événementielle.

Tandis que Washington durcit ses barrières douanières, s’enlise dans de nouvelles guerres, Pékin multiplie les accords de libre-échange avec une cadence inédite. De l’Asie du Sud-Est à l’Afrique, en passant par le Canada, la deuxième puissance économique mondiale redessine les contours du commerce international à son avantage.

À quelques semaines de l’entrée en vigueur d’une mesure qui supprimera toutes les taxes douanières chinoises sur les produits de cinquante-trois pays africains, la stratégie commerciale de Pékin apparaît dans toute sa cohérence. Pendant que l’administration Trump érige des murs tarifaires, la Chine noue des partenariats économiques sur plusieurs continents simultanément, consolidant sa position de première puissance commerciale mondiale avec une méthode reposant sur la patience et le pragmatisme.

L’Afrique intégrée au marché chinois dès le 1er mai

Le 14 février 2026, le président Xi Jinping a annoncé que, à compter du 1er mai, l’ensemble des cinquante-trois pays africains entretenant des relations diplomatiques avec Pékin bénéficieront d’un accès en franchise de droits au marché chinois. La mesure est sans précédent dans son ampleur. Jusqu’à présent, Pékin accordait un accès en franchise à une sélection de pays africains moins avancés ; la nouvelle décision étend ce régime à la quasi-totalité du continent africain reconnaissant Beijing diplomatiquement.

Seul l’Eswatini demeure exclu, en raison de ses relations diplomatiques avec Taïwan plutôt qu’avec la République populaire, ce qui souligne que l’adhésion au principe d’« une seule Chine » reste une condition implicite à toute participation à ce régime. L’annonce a été accueillie favorablement par l’ONU : le secrétaire général António Guterres a publiquement salué l’initiative et appelé d’autres grandes économies mondiales à adopter des démarches similaires.

Selon les données disponibles, les échanges bilatéraux entre la Chine et l’Afrique avaient atteint 348 milliards de dollars en 2025, faisant de Pékin le premier partenaire commercial du continent pour la seizième année consécutive. Des économistes estiment que la Chine renoncera à environ 1,4 milliard de dollars de recettes douanières dans le cadre de ce dispositif — un arbitrage de diplomatie économique qui pourrait renforcer son influence sur le continent. Toutefois, plusieurs analystes soulignent que la suppression des droits de douane ne suffit pas à elle seule à transformer les flux commerciaux : les obstacles non tarifaires — normes sanitaires, contraintes logistiques, accès au financement — continuent de peser sur la compétitivité des exportateurs africains.

Ottawa se rapproche de Pékin, sous la pression de Washington

À l’autre bout du monde, l’offensive commerciale chinoise a produit un résultat qui aurait paru improbable il y a encore deux ans. Le 16 janvier 2026, le Premier ministre canadien Mark Carney s’est rendu à Pékin pour une visite officielle — la première d’un chef de gouvernement canadien depuis 2017 — et en est revenu avec un accord commercial qu’il a lui-même qualifié de « préliminaire, mais historique ».

L’accord repose sur un échange symétrique. Ottawa autorisera l’entrée annuelle de 49 000 véhicules électriques chinois sur son territoire, à un droit de douane préférentiel de 6,1 %, en lieu et place de la surtaxe de 100 % imposée par le gouvernement Trudeau en 2024. En contrepartie, Pékin s’engage à ramener ses droits sur les graines de canola canadiennes de plus de 80 % à environ 15 %. Le chiffre de 49 000 véhicules représente moins de 3 % du marché automobile canadien, mais le signal politique est considérable : Ottawa rompt avec l’alignement tarifaire qu’il partageait jusqu’alors avec Washington sur les véhicules électriques chinois.

Cette ouverture s’explique en partie par la pression américaine : menacé de voir ses usines automobiles délocaliser aux États-Unis sous l’effet des tarifs de l’administration Trump, le gouvernement Carney cherche à diversifier ses partenaires commerciaux et à réduire sa dépendance vis-à-vis de son voisin. Le représentant américain au commerce, Jamieson Greer, a jugé l’accord « problématique » pour le Canada, préfigurant de nouvelles tensions entre Ottawa et Washington.

L’ASEAN 3.0 : une alliance économique renforcée en Asie du Sud-Est

L’accord canado-chinois n’est que l’un des jalons d’une stratégie plus large. En octobre 2025, lors du 28e sommet ASEAN-Chine à Kuala Lumpur, Pékin et l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est ont signé une version actualisée de leur accord de libre-échange, baptisée CAFTA 3.0, qui étend la coopération à l’économie numérique, à la transition écologique et à la connectivité des chaînes d’approvisionnement.

Depuis l’entrée en vigueur du premier accord de libre-échange sino-asiatique en 2010, les échanges bilatéraux ont été multipliés par cinq, passant de 192,5 milliards de dollars en 2008 à 982 milliards en 2024, selon les données chinoises. Cette dynamique s’inscrit dans un contexte géopolitique précis : les pays d’Asie du Sud-Est, frappés de plein fouet par les tarifs américains — certains atteignant 49 % dans le cas du Cambodge —, cherchent à diversifier leurs points d’ancrage commercial, et Pékin leur offre une alternative structurée.

Une architecture construite sur deux décennies de négociations

Ces avancées ne sont pas le fruit de l’improvisation. Au 1er janvier 2025, la Chine avait signé vingt-trois accords de libre-échange avec trente pays et régions, et ce réseau continue de s’élargir. En novembre 2025, Pékin a signé un accord-cadre de partenariat économique renforcé avec cinq pays insulaires du Pacifique, et une disposition de récolte anticipée avec la République du Congo. Parallèlement, la Commission tarifaire du Conseil d’État a annoncé l’application de taux préférentiels sur 935 lignes tarifaires à partir du 1er janvier 2026, dans le cadre de vingt-quatre accords de libre-échange déjà en vigueur avec trente-quatre partenaires commerciaux.

En 2024, les échanges commerciaux de la Chine avec ses partenaires d’accords de libre-échange ont dépassé 19 000 milliards de yuans, soit environ 2 600 milliards de dollars, en hausse de 6,3 % sur un an. Ces chiffres illustrent l’efficacité d’une stratégie qui transforme chaque accord en levier d’intégration plus profonde, couvrant désormais le commerce numérique, les normes environnementales et la protection des investissements, au-delà des simples réductions tarifaires.

Pékin se pose en défenseur du libre-échange mondial

La portée de cette offensive commerciale dépasse les seuls avantages économiques immédiats. En multipliant les accords alors que Washington restreint ses échanges, Pékin construit une image de puissance favorable à l’ouverture commerciale — un renversement de narrative que le Premier ministre chinois Li Qiang a explicitement assumé lors du sommet de Kuala Lumpur, en appelant ses partenaires asiatiques à « défendre le libre-échange et le système commercial multilatéral ».

Oxford Economics a toutefois averti, dans un rapport de décembre 2025, qu’une nouvelle vague d’exportations chinoises bon marché vers l’Afrique pourrait créer des tensions commerciales sur le continent, en concurrençant les productions locales. La question de fond reste entière : pour ses partenaires du Sud, l’intégration à l’économie chinoise représente-t-elle une opportunité d’industrialisation ou un risque de dépendance renforcée ? La réponse dépendra largement de la capacité de ces pays à remonter les chaînes de valeur — et des conditions concrètes attachées aux accords que Pékin continue, méthodiquement, de signer.

Yacine Messaoud

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