15.5 C
Alger
lundi, février 23, 2026

Israël : Le rapport indépendant qui accuse les soldats d’avoir exécuté de sang froid 15 secouristes à Gaza

A la Une

Rédaction ALG247
Rédaction ALG247https://alg247.com
La rédaction d’ALG247 est un collectif éditorial spécialisé dans l’analyse et la couverture de l’actualité internationale, géopolitique et économique. Les articles sont produits selon une méthodologie journalistique fondée sur le recoupement des sources, la contextualisation et la hiérarchisation de l’information.

Quinze travailleurs humanitaires palestiniens ont perdu la vie le 23 mars 2025 près de Tel al-Sultan, à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. Cette tragédie, au cœur d’un rapport minutieux mené par les groupes Earshot et Forensic Architecture, repose sur une reconstitution heure par heure. Elle démontre que des soldats israéliens ont ouvert le feu à plus de 900 reprises sur ambulanciers et sauveteurs, dont plusieurs à bout portant, certains même exécutés à un mètre de distance. L’armée israélienne, qui admet ces tueries, parle d’une « erreur opérationnelle » dans une « zone de combat hostile » et rejette tout idée d’exécution, malgré des preuves médico-légales et audiovisuelles qualifiées de « très convaincantes » par des experts en droit international.

Un convoi de secours pris pour cible dans la nuit

Les faits se sont déroulés dans la nuit du 22 au 23 mars 2025, juste après la reprise par Israël d’une vaste campagne de bombardements dans le sud de Gaza, suite à la fin d’un cessez-le-feu signé en janvier. Vers 3 h 52, la Société du Croissant-Rouge palestinien (PRCS) dépêche une première ambulance vers le secteur d’Al-Hashashin, près de Rafah, pour répondre à une frappe aérienne. Peu après 4 heures, ce véhicule, gyrophares allumés selon l’enquête, subit des tirs israéliens sur la route de Goush Katif. Le conducteur et un secouriste meurent sur le coup ; un troisième membre d’équipage, blotti au sol à l’arrière, réchappe à la mort.

Funérailles organisées à l’hôpital Nasser de Khan Yunis, dans le sud de Gaza, pour les travailleurs humanitaires du Croissant-Rouge palestinien tués lors d’une attaque israélienne à Tel al-Sultan. 31 mars 2025. Photo de Hani Alshaer/Anadolu via Getty Images.

Les tirs cessent. Des soldats israéliens approchent alors de l’ambulance, extraient le survivant, le frappent et l’emmènent dans une fosse proche, où ils regroupent aussi un père et son fils, deux civils. Ces trois hommes sont conduits sur un talus surélevé, à une quarantaine de mètres du véhicule touché, où d’autres militaires les attendent. Pendant ce temps, le centre de commandement du Croissant-Rouge perd tout contact radio avec l’ambulance à 3 h 55, ignorant ce qui se passe sur place.

À partir de 4 h 35, une seconde ambulance de la PRCS part à la recherche du véhicule disparu. Elle est vite suivie par deux autres ambulances de la même organisation, un camion de la Défense civile palestinienne et un fourgon de pompiers. Ce convoi, identifiable grâce à ses marquages et gyrophares bleus et rouges, arrive sur zone vers 5 heures. Refaat Radwan, secouriste à bord d’une ambulance, filme la progression avec son téléphone. D’autres membres de l’équipe contactent le centre de dispatching du Croissant-Rouge, fournissant images et enregistrements audio cruciaux pour l’enquête.

Une attaque méthodique documentée par l’image et le son

D’après la reconstitution d’Earshot et Forensic Architecture, les premiers tirs touchent le convoi à 5 h 09, alors que les secouristes garent leurs véhicules et avancent à pied vers la première ambulance. Postés sur un talus surplombant la route, les soldats israéliens jouissent d’une vue dégagée sur les engins de secours et leurs signaux lumineux, assure le rapport. L’analyse acoustique des enregistrements révèle au moins 910 coups de feu durant l’assaut, dont 844 en cinq minutes et demie, tirés à 93% vers les ambulances et les humanitaires.

Les enquêteurs comptent au moins cinq tireurs, probablement plus, ouvrant le feu ensemble depuis cette position élevée, sans subir de riposte ennemie documentée. Après quatre minutes de tirs presque ininterrompus, les soldats abandonnent leurs postes fixes pour avancer vers les véhicules, à un mètre par seconde environ, tout en continuant à mitrailler. Les échos sonores et les vidéos montrent des détonations de plus en plus proches des appareils d’enregistrement, signe d’une progression méthodique au milieu des ambulances et du camion de pompiers.

À 5 h 13, Ashraf Abu Libda, un secouriste, appelle le siège de la PRCS. Cet échange téléphonique complète la vidéo de Radwan. Earshot y repère huit tirs localisés entre les véhicules d’urgence, à un ou quatre mètres du téléphone. La voix d’Abu Libda s’interrompt net au moment des détonations, laissant penser qu’il a été abattu à bout portant pendant la communication.

Une scène de crime mise au jour malgré les destructions

Les autopsies pratiquées à l’hôpital Nasser de Khan Younis, relayées par le Guardian et d’autres médias internationaux, corroborent les tirs à très courte distance. Un expert médico-légal note que les impacts – tête, cœur, thorax – et la concentration de balles sur certaines victimes évoquent des exécutions plutôt que des tirs nourris de loin. Earshot précise que la destruction massive des bâtiments autour de Tel al-Sultan a, paradoxalement, aidé l’écholocation en clarifiant les trajectoires sonores.

Les corps des secouristes ne réapparaissent que des jours plus tard. Le 27 mars, celui d’Anwar al-Attar est trouvé près du lieu de l’embuscade. Le 30 mars, les quatorze autres corps émergent d’une fosse commune toute proche, les victimes encore en uniformes ou gilets du Croissant-Rouge, de la Défense civile ou de l’UNRWA. D’ici là, les forces israéliennes ont écrasé les huit véhicules – ambulances, camion de pompiers, engins de secours – avec des bulldozers, avant de les recouvrir de sable.

Jonathan Whittall, ancien responsable humanitaire de l’ONU en Palestine, décrit la découverte du charnier comme le tournant où « le récit des forces israéliennes a changé à plusieurs reprises ». Dans ses échanges avec les enquêteurs, il parle de « plusieurs versions d’un mensonge manifeste ». L’ONG Airwars, qui recense les victimes civiles des conflits, classe l’incident parmi les attaques confirmées contre des humanitaires en mission.

Deux récits irréconciliables autour du droit humanitaire

L’armée israélienne campe sur une version différente. Son enquête interne, détaillée dans un communiqué, situe l’épisode dans une « zone de combat hostile et dangereuse », avec une « menace tangible » et une « visibilité nocturne réduite ». Les soldats ont pris le premier véhicule pour une ambulance du Hamas, puis ont tiré sur des « suspects » sortant d’un camion de pompiers et d’ambulances, vus comme des combattants venant au secours de leurs camarades.

L’armée nie les tirs indiscriminés et qualifie les frappes d’« erronées mais non intentionnelles », dues à une « mauvaise appréciation opérationnelle » et à des « manquements professionnels » dans la chaîne de commandement. Elle dit avoir identifié six des quinze Palestiniens comme membres du Hamas, sans publier de preuves. Sur les corps, elle explique avoir voulu « rassembler et couvrir » les dépouilles pour « prévenir de nouveaux dommages » et libérer la route, tout en admettant que l’écrasement des véhicules était une « erreur ».

La PRCS, la Défense civile et les agences onusiennes à Gaza rejettent ces conclusions. Dans un communiqué, la PRCS fustige des « allégations fallacieuses » assimilant ses équipes au Hamas pour justifier une « violation du droit de la guerre » contre du personnel médical protégé. Elle note que ses équipes n’ont pu atteindre le site qu’une semaine après, contredisant l’idée d’une notification rapide aux organismes concernés.

Des accusations de crimes de guerre et un enjeu de responsabilité internationale

Katherine Gallagher, avocate senior au Center for Constitutional Rights à New York et ex-juriste au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, voit dans les éléments d’Earshot et Forensic Architecture un « cas très bien documenté » et « dévastateur ». Le rapport révèle un « tir d’abord, protection ensuite », alors que le droit international humanitaire exige le respect et la protection du personnel médical, même en cas de soupçons d’usage détourné.

Pour elle, ces attaques contre des ambulanciers, comme celles visant journalistes ou civils protégés, violent les Conventions de Genève et relèvent potentiellement de la Cour pénale internationale via le Statut de Rome. Les États doivent enquêter et poursuivre les crimes de guerre. L’enquête israélienne s’est limitée à une réprimande pour un commandant de brigade et au limogeage du commandant adjoint du bataillon Golani, sans poursuites pénales.

La PRCS, soutenue par le CICR, réclame une enquête indépendante et internationale sur ce « massacre de Tal al-Sultan ». Les autorités palestiniennes et ONG des droits humains l’inscrivent dans un pattern d’attaques contre les infrastructures médicales à Gaza depuis le début de la guerre, soulignant que l’absence de sanctions judiciaires encourage les récidives.

Les secouristes du Croissant-Rouge palestinien pleurent la mort de leurs collègues tués par l’armée israélienne à Tel al-Sultan, alors que leurs corps sont transportés à l’hôpital Nasser de Khan Yunis, dans le sud de Gaza. 30 mars 2025. (Photo par Abdallah F.s. Alattar/Anadolu via Getty Images).

Un site transformé, entre corridor sécuritaire et hub humanitaire

L’enquête éclaire aussi l’évolution du site après l’attaque. Des images satellites montrent des terrassements dès le 23 mars matin : digues de terre au nord et sud de l’embuscade, vite converties en points de contrôle pour un couloir d’évacuation vers Al-Mawasi. L’armée y bâtit le « corridor de Morag », zone sécurisée le long de l’ancienne colonie éponyme, pour guider les civils.

Sur le lieu même de la fosse commune, la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), soutenue par Israël et les États-Unis, installe un point de distribution d’aide, notent les chercheurs. Des témoignages collectés par Jonathan Whittall rapportent des tirs sur des civils tentant d’accéder à la nourriture, renforçant les critiques sur la militarisation de l’aide. L’ancien responsable onusien redoute qu’un « New Rafah », lié à un « Board of Peace » porté par Washington, ne devienne un « monument à l’impunité » sans poursuites.

Cette imbrication d’un site de massacre, d’un corridor militaire et d’un hub humanitaire montre combien les frontières entre opérations sécuritaires et aide civile se sont estompées au fil du conflit. Pour les humanitaires, l’enjeu dépasse la sécurité des convois : il touche la confiance dans des dispositifs encadrés par un belligérant.

En toile de fond, le massacre de Tel al-Sultan et les versions inconciliables de l’armée israélienne et des enquêteurs indépendants pèseront sur les débats mondiaux autour de la protection des humanitaires et du respect du droit de la guerre à Gaza.

ALG247.COM

-- Publicité --

- Advertisement -

Plus d'articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

-- Publicité --

- Advertisement -

NOUVEAUTÉS