La justice belge a ordonné, le 17 mars 2026, le renvoi devant un tribunal correctionnel d’Étienne Davignon, ancien diplomate aujourd’hui âgé de 93 ans, pour participation présumée à des crimes de guerre liés à la mort de Patrice Lumumba en 1961. Cette décision, issue d’une enquête ouverte en 2011, constitue une étape décisive dans la reconnaissance judiciaire des responsabilités belges dans cet épisode majeur de la décolonisation congolaise.
Le tribunal de première instance de Bruxelles a prononcé cette ordonnance à l’encontre d’Étienne Davignon, seul suspect encore en vie parmi la dizaine de personnalités belges visées par la plainte de la famille Lumumba. Selon le parquet fédéral, l’ex-diplomate, alors stagiaire au ministère des Affaires étrangères, aurait participé à la détention illégale et au transfert de Patrice Lumumba, ainsi qu’aux traitements humiliants et dégradants infligés au leader congolais et à ses deux compagnons, Maurice Mpolo et Joseph Okito. La juridiction a retenu des infractions qualifiées de crimes de guerre, imprescriptibles, sans établir d’intention homicide directe, comme l’avait déjà indiqué le ministère public.
Cette décision fait suite à une requête du parquet en juin 2025, qui demandait le renvoi de Davignon devant les assises pour ces faits. Les événements remontent au 17 janvier 1961, lorsque Lumumba fut transféré de Léopoldville vers le Katanga sécessionniste, où il fut exécuté peu après par des forces katangaises avec le soutien d’intérêts belges. La chambre du conseil estime dès lors que Davignon doit également répondre de sa complicité dans la disparition des deux ministres assassinés aux côtés du Premier ministre.
Patrice Lumumba, figure de l’indépendance congolaise et premier chef de gouvernement du pays après la fin de la tutelle belge le 30 juin 1960, fut renversé par un coup d’État mené par le colonel Joseph Mobutu dès le 14 septembre suivant. Emprisonné puis transféré de force vers le Katanga dirigé par Moïse Tshombe, il subit des sévices avant d’être exécuté sommairement près de Lubumbashi. Son corps fut ensuite dissous dans l’acide afin d’en effacer toute trace. Cet assassinat s’inscrit dans un contexte de crise postcoloniale aiguë, marqué par la sécession katangaise et des ingérences étrangères, notamment belges et américaines.
Des documents déclassifiés et les travaux de l’historien belge Ludo De Witte, publiés dès 2000, ont mis en lumière l’implication d’agents civils et militaires belges dans l’opération visant à éliminer Lumumba. Une commission parlementaire belge, saisie la même année, avait conclu en 2002 à une « responsabilité morale » de l’État belge, sans toutefois établir de responsabilités pénales individuelles. La découverte en 2020 d’une dent de Lumumba, conservée par la famille d’un policier belge, puis sa restitution officielle à la RDC en 2022, ont ravivé l’émotion autour de cette affaire.
Issu de l’aristocratie belge et figure influente du paysage politique et économique européen, Étienne Davignon occupait en 1961 un poste de diplomate en formation au cabinet du ministre des Affaires étrangères Paul-Henri Spaak. Il poursuivra ensuite une carrière de premier plan, devenant notamment vice-président de la Commission européenne (1981-1985), président de l’Agence internationale de l’énergie et président du groupe Bilderberg de 1998 à 2010. Dans ce dossier, son rôle présumé se limite à une participation logistique au transfert de Lumumba, étayée par des télex diplomatiques et des témoignages d’archives.
La plainte déposée en 2011 par les fils de Lumumba, François et Roland, ainsi que leurs descendants, visait initialement dix ressortissants belges – agents de renseignement, militaires et diplomates – ainsi que plusieurs institutions, accusés de complicité dans un « vaste complot ». Aujourd’hui, Davignon est le seul encore en vie. La famille, représentée notamment par Mehdi et Blandine Lumumba, a salué une « victoire gigantesque », tandis que ses avocats évoquent un « crime d’État planifié ».
Ce renvoi en correctionnel soulève des enjeux juridiques importants, notamment autour de la prescription et du délai raisonnable, arguments rejetés par la défense. Les crimes de guerre étant imprescriptibles en Belgique, la justice a privilégié l’examen au fond. L’affaire renvoie également la Belgique à son passé colonial, au-delà des excuses officielles formulées en 2002 puis réitérées en 2022.
Elle met en lumière des tensions persistantes entre Bruxelles et Kinshasa, la RDC saluant une avancée vers la vérité, tandis que la Belgique affronte plus directement son héritage colonial. L’absence de poursuites pour homicide direct limite toutefois la portée symbolique des réparations attendues. Ce dossier pourrait néanmoins ouvrir la voie à d’autres actions liées aux crimes coloniaux.
La décision reste susceptible d’appel, ce qui pourrait retarder la tenue du procès, envisagé à l’horizon 2027 selon certaines sources congolaises. S’il a lieu, Étienne Davignon deviendrait le premier responsable belge jugé dans ce dossier. Les débats porteront notamment sur les archives diplomatiques partiellement déclassifiées et les témoignages disponibles.
La famille Lumumba espère un dénouement rapide. « La Belgique regarde enfin son histoire en face », a déclaré Mehdi Lumumba. L’âge avancé de l’accusé soulève toutefois la question de sa capacité à comparaître, bien que la justice ait écarté cet obstacle. Quelle que soit son issue, ce procès met un terme à plus de quinze années d’enquête et inscrit durablement l’affaire dans l’histoire judiciaire européenne.
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