Au premier trimestre 2026, seulement 1 640 migrants ont atteint l’archipel espagnol des Canaries, soit une chute de 82 % par rapport à la même période de 2025. Ce recul spectaculaire, fruit d’une politique d’accords bilatéraux intensifiée avec les pays d’Afrique de l’Ouest, masque toutefois un redéploiement des flux migratoires vers d’autres points d’entrée du territoire espagnol.
Entre le 1er janvier et le 31 mars 2026, 1 640 migrants sont arrivés aux Canaries après une périlleuse traversée de l’Atlantique, selon les derniers chiffres du ministère espagnol de l’Intérieur actualisés au 31 mars — contre 9 424 exilés à la même période de l’année précédente. Ce résultat prolonge une tendance amorcée dès l’année précédente : sur l’ensemble de 2025, un peu plus de 17 700 migrants étaient arrivés aux Canaries, contre près de 47 000 en 2024, soit une baisse de 62 %. En l’espace de deux ans, l’archipel, qui avait constitué la principale porte d’entrée maritime de l’Union européenne depuis l’Afrique subsaharienne, a vu ses arrivées divisées par vingt-huit.
Une diplomatie migratoire qui porte ses effets
Ce recul ne résulte pas d’un tarissement spontané des départs, mais de l’application progressive d’une stratégie d’externalisation des contrôles migratoires mise en place par Madrid et Bruxelles. La forte chute enregistrée en 2025 s’explique par le renforcement des accords conclus entre l’Union européenne et la Mauritanie, le Sénégal et le Maroc, les trois principaux pays de départ de pirogues ces dernières années. En 2024, l’UE avait multiplié les visites en Afrique pour signer de nouveaux partenariats. Ces engagements financiers sont considérables : en mars 2024, un nouvel accord signé entre l’UE et la Mauritanie a alloué une enveloppe de 200 millions d’euros au pays saharien, avant qu’un autre accord ne soit conclu lors de la visite du Premier ministre Pedro Sánchez à Nouakchott. Le Sénégal, second pays de départ, n’a pas été tenu à l’écart de cette dynamique : il a reçu, en octobre 2024, une aide de 30 millions d’euros de la part de l’UE pour lutter contre l’immigration clandestine. En contrepartie de ces financements, ces États se sont engagés à renforcer leur surveillance côtière et à durcir leur législation interne sur les départs irréguliers.
Des flux qui se redéploient vers Ceuta et les Baléares
Toutefois, la baisse aux Canaries ne traduit pas une réduction globale de la pression migratoire sur l’Espagne. Elle en signale avant tout le déplacement géographique. Les arrivées à Ceuta dépassent même celles recensées aux Canaries cette année, faisant de l’enclave la première porte d’entrée des migrants en Espagne en 2026. Un représentant syndical cité par InfoMigrants a précisé que ces chiffres ne prennent pas en compte les personnes empêchées de traverser, et a réclamé des moyens supplémentaires de Madrid pour faire face à cet afflux quotidien. Les Baléares, de leur côté, connaissent une hausse sensible et continue : depuis le 1er janvier, 1 179 exilés ont débarqué sur l’archipel, contre 954 l’an dernier à la même période, soit une augmentation de 23 % — et ce alors que l’année précédente déjà, les arrivées y étaient en augmentation de 27 % par rapport à 2024.
L’Algérie comme nouveau nœud de transit
Ce redéploiement vers les Baléares s’accompagne d’une mutation profonde du profil des exilés et de leur pays de transit. La route reliant l’Algérie à l’archipel des Baléares n’est pas nouvelle, mais le profil des migrants a changé. Avant, la grande majorité des exilés arrivant aux Baléares venaient d’Algérie. Désormais, de plus en plus de Subsahariens prennent place dans les embarcations : en 2023, 73 % des personnes arrivant aux Baléares étaient d’origine maghrébine ; en 2025, ce pourcentage est descendu à 30 %, tandis que celui des personnes en provenance d’autres pays africains a atteint 70 %. La professeure Margalida Capellà, de l’Université des îles Baléares, explique ce basculement par la logique même des accords conclus avec la Mauritanie : « Cela a incité les migrants à se diriger vers l’Algérie, où cette surveillance est absente et où, de plus, le trajet est plus court que celui vers les Canaries : ils peuvent être ici en quinze heures et rejoindre l’Union européenne depuis l’Afrique. » L’Algérie, qui n’est liée par aucun accord migratoire comparable avec l’Union européenne, se retrouve ainsi positionnée comme principal point de départ de substitution pour les candidats au passage vers l’Europe.
Des routes qui s’allongent, des dangers qui s’intensifient
Le resserrement des contrôles en Mauritanie et au Sénégal a également entraîné un déplacement vers le sud des points d’embarquement sur la route atlantique. La plupart des embarcations partent désormais de Gambie ou de Guinée, plus au sud, pour atteindre les Canaries. Ce récent déplacement est dû au resserrement d’autres voies migratoires : celle du Maroc depuis un moment, et plus récemment celle de la Mauritanie et même du Sénégal, du fait des contrôles accrus sur les côtes. Des routes plus longues impliquent des traversées plus risquées. Le début de l’année 2026 marque un record funeste : 524 migrants ont péri ou ont été portés disparus en tentant la traversée de l’Afrique du Nord. Les drames se succèdent : en mars 2026, la marine sénégalaise a secouru 139 migrants à la dérive depuis onze jours, dont la pirogue avait quitté la Gambie. Le corps sans vie d’un nouveau-né a été retrouvé à bord.
Madrid face à une pression migratoire recomposée
La réduction des arrivées aux Canaries représente une forme de succès politique pour le gouvernement Sánchez, qui a fait de la diplomatie migratoire avec l’Afrique l’un des axes de son action extérieure. Sur l’ensemble de 2025, les arrivées de migrants en situation irrégulière en Espagne avaient diminué de 42,6 %, passant de 64 019 à 36 775. Ce bilan global reste cependant à nuancer à la lumière des données du premier trimestre 2026, qui confirment que la pression ne disparaît pas mais se réoriente. La montée en puissance de Ceuta et des Baléares comme points d’entrée alternatifs pose des questions nouvelles en matière de gestion des capacités d’accueil et de répartition des mineurs isolés — un contentieux qui oppose déjà le gouvernement régional des Canaries à Madrid depuis plusieurs mois. Les prochains mois permettront de déterminer si cette recomposition des flux s’accompagne d’une révision du dispositif espagnol de surveillance dans ces nouvelles zones de pression.
Karim Haddad