Le conflit déclenché fin février entre les États-Unis, Israël et l’Iran perturbe en profondeur le quotidien économique des quelque 4,6 millions de personnes d’origine maghrébine vivant en France. Entre flambée du carburant, retour de l’inflation et billets d’avion hors de portée pour l’été, les effets du choc pétrolier se font sentir des deux côtés de la Méditerranée.
Depuis le 28 février 2026, date des premières frappes américano-israéliennes contre l’Iran, les marchés énergétiques mondiaux ont basculé dans une instabilité durable. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite une part majeure des hydrocarbures de la planète, est désormais quasi paralysé, selon l’Agence internationale de l’énergie, qui a qualifié la perturbation de « la plus importante de l’histoire » en matière d’approvisionnement pétrolier mondial. Pour les familles maghrébines de France, cette crise géographiquement lointaine se traduit par des arbitrages budgétaires très concrets : faire le plein d’essence, payer ses factures d’énergie, ou financer le voyage annuel au pays.
Le gazole à 2 euros : le choc à la pompe qui touche les ménages populaires
En France, le gazole a dépassé la barre symbolique des 2 euros le litre, selon une moyenne calculée par l’AFP, enregistrant une hausse de 28 centimes par litre, soit un bond de 16 %. C’est le carburant le plus consommé dans le pays, et celui dont dépendent en priorité les ménages des couronnes périurbaines et des villes moyennes — où se concentre une large partie de la communauté maghrébine établie en France depuis les grandes vagues migratoires des années 1960 et 1970.
Le mécanisme est direct : depuis le déclenchement du conflit, le détroit d’Ormuz est quasi paralysé, ce qui a propulsé les cours du pétrole à près de 100 dollars le baril contre 63 dollars en moyenne fin 2025. Cette transmission quasi instantanée du choc pétrolier vers les prix à la pompe illustre la vulnérabilité structurelle d’une économie encore très dépendante des hydrocarbures. Les distributeurs de carburant affirment ne pas profiter de la situation, faisant valoir une marge nette de 1 à 2 centimes par litre seulement, selon Francis Pousse, président de la branche Distributeurs carburants du syndicat Mobilians. Ce sont les raffineurs qui concentrent aujourd’hui les critiques des associations de consommateurs, pointées du doigt pour leurs marges brutes jugées excessives au regard de la situation.
L’inflation remonte : 1,7 % en mars, un signal qui inquiète pour l’été
Au-delà du carburant routier, c’est l’ensemble de l’édifice des prix qui commence à vaciller. Selon une estimation provisoire publiée par l’INSEE, les prix à la consommation en France ont augmenté de 1,7 % sur un an en mars, après une hausse de 0,9 % en février, en raison notamment d’un important rebond des prix de l’énergie et des produits pétroliers, qui ont bondi de 7,3 % sur un an, contre une baisse de 2,9 % en février. Le contraste est saisissant : après avoir ramené l’inflation à 2 % en 2024 et 0,9 % en 2025, la France se retrouve à nouveau exposée à des pressions inflationnistes significatives, illustrant l’interdépendance d’une économie mondiale où un conflit régional peut rapidement déstabiliser des équilibres construits sur plusieurs années.
Pour les ménages maghrébins, dont les revenus médians demeurent inférieurs à la moyenne nationale, cet érosion du pouvoir d’achat est particulièrement sensible. Les économistes s’attendent à ce que les effets de second tour via les coûts de transport et certains biens industriels ne tardent pas à apparaître, avec un risque de répercussion sur les prix alimentaires si le conflit venait à se prolonger au-delà de fin avril ou début mai. Or, précisément, l’alimentation constitue souvent un poste de dépense surreprésenté dans le budget des familles nombreuses issues de l’immigration.
Des billets Paris-Alger qui flambent à quelques semaines de l’été
La troisième pression porte sur un rendez-vous qui rythme la vie de la diaspora depuis des décennies : le voyage estival au pays. Le prix du kérosène en Europe du Nord-Ouest a bondi à 168 dollars le baril depuis l’escalade militaire au Moyen-Orient, soit le double de son niveau de janvier 2026, avec pour conséquence directe une hausse des tarifs aériens répercutée par les compagnies sur leurs passagers. Air France facture déjà jusqu’à 319 euros de surcharge carburant sur un aller-retour long-courrier.
Le retournement est d’autant plus brutal que les prix vers le Maghreb étaient encore en forte baisse en début d’année : -16 % vers le Maroc et -11 % vers la Tunisie en janvier, selon le baromètre Digitrips. L’escalade au Moyen-Orient a inversé la tendance en quelques semaines. L’IATA, la principale association mondiale de compagnies aériennes, juge la hausse des billets « inévitable » dans ce contexte. Pour les vacances scolaires de printemps, prévues entre le 4 avril et le 4 mai 2026, la flambée est particulièrement marquée, suscitant l’indignation de membres de la communauté algérienne qui décrivent la situation avec des mots durs : « À ce rythme, personne ne pourra voyager régulièrement avec sa famille en Algérie ».
Une double peine pour les familles qui soutiennent leurs proches au Maghreb
Le choc ne se limite pas à la France. La diaspora maghrébine joue un rôle économique capital dans ses pays d’origine, à travers les transferts financiers réguliers vers les familles restées au pays. Les transferts des Marocains résidant à l’étranger ont atteint 117,7 milliards de dirhams — soit environ 11 milliards d’euros — en 2024, représentant plus de 7 % du PIB marocain, selon les données disponibles. Pour l’Algérie, les montants envoyés par la diaspora avoisinent 1,9 milliard de dollars annuels, selon la Banque mondiale. Or, si le pouvoir d’achat des travailleurs maghrébins établis en France se contracte sous l’effet de la hausse des prix, c’est mécaniquement la capacité d’envoyer de l’argent au pays qui se réduit également — avec des effets potentiels sur des familles qui dépendent de ces flux pour leurs dépenses essentielles.
Des scénarios contrastés selon la durée du conflit
L’ampleur finale du choc reste incertaine et dépend intégralement d’un facteur extérieur à toute politique économique nationale : l’évolution militaire au Moyen-Orient. La Banque de France a élaboré plusieurs scénarios : dans une première hypothèse défavorable, avec un baril de pétrole à 119 dollars, l’inflation atteindrait 2,5 % ; dans le scénario le plus pessimiste, avec un baril à 145 dollars, elle pourrait grimper jusqu’à 3,3 %. Pour Sylvain Bersinger, le scénario qui se dessine à la fin du mois de mars est celui d’un « mini choc pétrolier », dont l’impact devrait rester « nettement moindre que celui de 2022 » provoqué par la guerre en Ukraine — à condition que la durée du conflit reste limitée.
Goldman Sachs estime qu’un blocage du détroit d’Ormuz pendant cinq semaines, couplé à un pétrole à 100 dollars, pourrait coûter 0,4 point de croissance à l’échelle mondiale et faire gonfler l’inflation de 0,7 point, avec des répercussions plus marquées sur les économies européennes que sur les États-Unis, moins dépendants des approvisionnements extérieurs. Pour les Maghrébins de France — pris en étau entre la hausse des prix du quotidien et l’envolée du coût du voyage estival —, ce chiffre global recouvre des réalités budgétaires très concrètes, dont l’issue dépend d’abord du sort des armes dans le Golfe persique.
Safia Rahmani