Ali Mécili, trente-huit ans après : un crime toujours impuni

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Le 7 avril 1987, l’avocat et opposant franco-algérien Ali Mécili était assassiné dans le hall de son immeuble parisien, boulevard Saint-Michel. Trente-huit ans après, ni le commanditaire ni l’exécutant n’ont été jugés, et la justice française a définitivement clos le dossier par un non-lieu général confirmé en 2015.

Il pleuvait sur Paris, ce mardi 7 avril 1987, lorsque Ali André Mécili, 47 ans, remonta le boulevard Saint-Michel en direction de son domicile. Il venait de prendre congé d’une amie à la sortie d’un café du quartier Latin. À peine avait-il franchi le porche de son immeuble qu’un inconnu lui emboîta le pas. L’homme s’approcha par derrière, dégaina un pistolet muni d’un silencieux et tira trois balles — une dans la joue, une dans l’oreille, une dans la tempe. Ali Mécili s’effondra.

Blouson en cuir et parapluie à la main, son assassin quitta les lieux sans se presser. À 23 h 10, Ali Mécili succombait à ses blessures. En quelques minutes, l’opposition algérienne venait de perdre l’un de ses architectes les plus discrets et les plus efficaces.

Un militant de la première heure, de Tunis à Paris

Ali André Mécili n’était pas venu à la politique par hasard. À la fin de l’année 1960, alors que la guerre d’Algérie battait son plein, il fuit le territoire français pour rejoindre, via Marseille et l’Italie, les troupes algériennes basées en Tunisie. Incorporé au sein du Ministère de l’Armement et des Liaisons générales — le MALG, bras renseignement de l’Armée de libération nationale —, il y acquit rapidement des responsabilités opérationnelles. L’expérience, cependant, lui laissa un souvenir amer : dans un texte retrouvé après sa mort, il évoquait les « exécutions sommaires de ceux qui n’avaient rien fait de mal ». Dès l’indépendance, sa lucidité sur la nature du régime qui s’installait à Alger ne devait jamais se démentir.

Exilé en France dès 1965, il mena des études brillantes à Aix-en-Provence et s’inscrivit au barreau de Paris. C’est auprès de Hocine Aït Ahmed, membre fondateur du Front des forces socialistes (FFS) et figure tutélaire de l’opposition algérienne, qu’il s’engagea avec le plus de constance. Les deux hommes formèrent un tandem politique d’une cohérence rare : Aït Ahmed, chef historique en exil en Suisse, donnait la direction ; Mécili, depuis Paris, tissait les réseaux, négociait, construisait. Il devint, selon ses contemporains, le numéro deux du FFS, le porte-parole de son président et l’interlocuteur incontournable de toute l’opposition algérienne dispersée en Europe.

L’accord de Londres : la faute impardonnable aux yeux d’Alger

C’est dans ce rôle de médiateur que Mécili accomplit ce qui fut probablement l’acte politique le plus décisif — et le plus dangereux — de sa vie. Il fut le principal artisan de l’accord de Londres, conclu le 19 décembre 1985 entre le Mouvement pour la Démocratie en Algérie (MDA) d’Ahmed Ben Bella et le FFS d’Hocine Aït Ahmed. Pour la première fois, deux courants majeurs de l’opposition algérienne — jusqu’alors rivaux — s’entendaient sur une plateforme politique commune dirigée contre le président Chadli Bendjedid. Cette démarche unitaire avait ébranlé, sur le double plan national et international, le régime algérien, dont les tenants la jugèrent impardonnable.

En août 1986, Mécili lança également le journal Libre Algérie, auquel collaborèrent des militants des deux partis. Quelques mois plus tard, il combattit avec succès une tentative d’expulsion de militants benbellistes, puis s’engagea dans la libération des otages français au Liban. Le 26 mars 1987, sur la chaîne FR3, il déclara : « Quand on est terroriste à l’égard de son peuple, il n’y a qu’un pas à franchir pour l’être aussi sur le plan international ». Onze jours plus tard, il était mort.

Un tueur connu, des commanditaires présumés, une impunité totale

Dès les premières heures de l’enquête, les services de police français eurent des pistes. Deux mois après l’assassinat, la Brigade criminelle interpella un suspect, Abdelmalek Amellou, un truand connu, dénoncé par un renseignement anonyme. Chez cet homme, qui nia les faits, les policiers retrouvèrent un ordre de mission de la sécurité militaire algérienne. L’affaire semblait sur le point d’être résolue. Elle allait, au contraire, s’enliser pour des décennies.

Après sa garde à vue, Amellou fut relâché et expulsé vers l’Algérie sur ordre du ministre de la Sécurité de l’époque, Robert Pandraud sous les ordres de Charles Pasqua. La décision suscita une vive polémique. Le soir même de l’assassinat, ce même Pandraud avait téléphoné au ministre algérien de l’Intérieur pour l’informer du meurtre — une démarche dont le ministre algérien s’était montré ostensiblement offusqué. Dès le 15 avril 1987, Le Canard Enchaîné écrivait que, à Matignon, au Quai d’Orsay et au ministère de l’Intérieur, « chacun tient les services secrets algeriens pour responsables de l’exécution ».

L’enquête piétina pendant des années. Des commissions rogatoires internationales adressées à Alger restèrent sans réponse. Au début des années 2000, les juges recueillirent néanmoins deux témoignages d’anciens officiers des services algériens mettant en cause le pouvoir à Alger, dont celui de Mohamed Samraoui, qui affirma avoir assisté à une remise d’argent à Amellou pour régler son contrat. En 2007, le juge d’instruction Baudoin Thouvenot délivra des mandats d’arrêt contre Amellou et un capitaine de la sécurité algérienne. Un an plus tard, Mohamed Ziane Hasseni, directeur du protocole du ministère algérien des Affaires étrangères, fut arrêté à l’aéroport de Marseille-Marignane et mis en examen pour complicité d’assassinat. Un moment d’espoir, vite dissipé.

La double raison d’État qui enterre la vérité

En novembre 2014, une juge d’instruction prononça un non-lieu général dans l’affaire Mécili. La famille contesta la décision. En septembre 2015, la cour d’appel de Paris confirma ce non-lieu. L’avocat de la famille, Me Antoine Comte, déclara qu’il était « hors de question qu’on accepte que cette affaire se termine », ajoutant que cela ne ferait « qu’encourager les services étrangers à commettre des assassinats d’opposants sur le territoire français ». Il rappela par ailleurs que l’Élysée avait assuré par écrit à l’épouse de la victime, Annie Mécili, que François Hollande souhaitait que « la lumière soit faite sur cette affaire ». Cette promesse resta sans suite.

Abdelmalek Amelou (décédé dans son village en Kabylie en janvier 2026), Assassin présumé de Ali Mécili.

La famille d’Ali Mécili a depuis toujours désigné une double raison d’État — algérienne et française — comme responsable de l’impunité persistante. En France, l’expulsion précipitée de l’assassin présumé et la neutralisation progressive de l’instruction judiciaire ont alimenté le soupçon d’une collusion entre Paris et Alger, scellée par les « excellentes relations » qu’entretenaient les deux pays à cette époque. Hocine Aït Ahmed, qui consacra un livre entier à l’affaire, avait lui-même accusé publiquement les services spéciaux algériens dès l’annonce du meurtre. Il est lui-même mort en 2015, sans avoir vu la moindre condamnation de l’assassinat de son ami.

Une mémoire toujours vive, une vérité toujours confisquée

Chaque année, la famille et les proches de Mécili se réunissent sur sa tombe au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, pour, selon les mots de sa veuve Annie Mécili, « ne pas baisser la garde ». Dans ses appels au recueillement, elle a rappelé que « tant de responsables politiques ont refusé de nous entendre, préférant fermer les yeux sur le crime d’un État ami ». Ali Mécili lui-même, se sachant personnellement menacé depuis la fin 1985, avait écrit dans un texte retrouvé après sa mort : « Je meurs sous des balles algériennes pour avoir aimé l’Algérie. »

Trente-huit ans après les faits, Abdelmalek Amellou, le tireur présumé, n’a jamais été inquiété par la justice et il vient de décéder de mort naturelle dans son village ce mois de janvier 2026. Il est devenu militant politique du RND en Algérie, un parti politique affilié au regime en place. Les mandats d’arrêt internationaux sont restés lettre morte, la justice française ayant rendu son dernier acte de non lieu et la famille, elle, attend encore que la vérité soit faite sur cet autre assassinat politique perpétré par le régime dictatorial algerien.

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