Israël–Égypte : un méga-accord gazier pour rendre les voisins dépendants ?
Israël vient d’annoncer l’approbation d’un accord historique d’exportation de gaz naturel vers l’Égypte, présenté comme le plus important de son histoire. Au-delà des chiffres, ce contrat révèle une stratégie assumée : ancrer la dépendance énergétique des pays voisins à l’État hébreu pour des années, avec des implications politiques et sécuritaires majeures.
Un accord gazier « historique » avec l’ÉgypteLe Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a annoncé à la mi-décembre avoir donné son feu vert à un accord d’exportation de gaz naturel vers l’Égypte d’une valeur d’environ 112 milliards de shekels, soit près de 30 à 35 milliards de dollars. Selon les autorités israéliennes, il s’agit du « plus gros accord d’exportations de l’histoire de l’État » d’Israël et d’un « jour historique » pour son marché du gaz. Le contrat associe le groupe américain Chevron et des partenaires israéliens, dont NewMed Energy, qui a indiqué avoir reçu l’autorisation d’exporter le gaz nécessaire à la mise en œuvre de l’accord. L’entente doit courir jusqu’en 2040 et repose sur des infrastructures existantes et à venir, notamment un gazoduc terrestre de 65 km entre Israël et l’Égypte, déjà approuvé mais dont la construction a pris du retard.
La vision stratégique d’Eli Cohen
Aux côtés de Benjamin Netanyahou, le ministre de l’Énergie Eli Cohen affirme que ce méga-accord renforce « de manière considérable la position d’Israël en tant que puissance énergétique régionale » et crée une stabilité de long terme pour le pays. Dans ses déclarations, il insiste sur le fait que les réserves gazières israéliennes permettraient d’assurer environ trente années d’exportations et de consommation intérieure, ce qui autorise une politique offensive en direction des marchés voisins. Dans cette optique, la ligne défendue par Cohen consiste à éviter de « laisser le gaz naturel au fond de la mer » et à utiliser ces ressources pour servir les objectifs géopolitiques d’Israël, en consolidant des liens d’interdépendance avec les pays de la région.
Ce discours rejoint, dans le langage politique, l’idée de faire des voisins – dont l’Égypte et la Jordanie en premier lieu – des économies structurellement liées à l’énergie israélienne pour les quinze à trente prochaines années.
Une dépendance énergétique pensée comme levier d’influenceOfficiellement, le gouvernement israélien présente cet accord comme un vecteur « de stabilité régionale » et un moteur d’investissements supplémentaires dans l’exploration gazière en Méditerranée orientale.
En pratique, l’architecture énergétique qui se met en place crée une dépendance croissante des pays voisins aux approvisionnements israéliens, qu’il s’agisse de gaz à destination de l’Égypte pour être liquéfié et réexporté, ou de volumes dirigés vers la Jordanie déjà engagée dans des contrats de fourniture.
Dans le débat public israélien, ces liens sont souvent présentés comme un « filet de sécurité » qui rend toute rupture brutale plus coûteuse politiquement pour les États arabes liés par ces accords.
Côté arabe, des voix critiques dénoncent au contraire un risque de mise sous tutelle énergétique, qui pourrait limiter la marge de manœuvre diplomatique et stratégique de pays comme l’Égypte ou la Jordanie à moyen terme.
Réactions, réserves et questions en suspens
En Israël, des ONG comme le Mouvement pour la qualité du gouvernement ont exprimé de « vives inquiétudes » sur la manière dont cet accord a été approuvé, exigeant la publication complète de ses termes, notamment l’impact sur les réserves de gaz à long terme et les garanties tarifaires pour le consommateur israélien.
Les critiques portent aussi sur la concentration des bénéfices entre l’État et quelques grands groupes privés, alors que les risques environnementaux et stratégiques pèsent sur l’ensemble de la population.
Du côté égyptien, les autorités n’ont pas immédiatement commenté en détail les déclarations du ministre israélien, se contentant de confirmer l’existence de discussions avancées et d’un accord de principe sur les nouvelles quantités de gaz.
Le Caire cherche à sécuriser son rôle de plateforme régionale de liquéfaction de gaz tout en multipliant les options d’approvisionnement, y compris par des pistes concurrentes impliquant d’autres partenaires comme le Qatar.
Vers un élargissement à d’autres pays ?Les responsables israéliens évoquent régulièrement la possibilité d’étendre le modèle d’exportation à d’autres États de la région, à commencer par le renforcement des flux vers la Jordanie déjà importatrice de gaz israélien.
Dans le discours politique, cette projection s’accompagne d’allusions à un potentiel raccordement futur de pays comme le Liban ou même la Syrie, sous certaines conditions sécuritaires et politiques, même si rien de concret n’est formalisé à ce stade.
Dans cette perspective, le gaz, mais aussi la possibilité future d’exporter de l’électricité produite à partir du gaz ou, à terme, du nucléaire civil, sont présentés comme des instruments d’intégration régionale et de lutte contre « l’extrémisme » grâce à la coopération économique.
Ce narratif sous-entend que des accords énergétiques assortis de garanties de sécurité pourraient être utilisés comme levier pour pousser certains États voisins à prendre leurs distances avec des groupes considérés comme hostiles par Israël.
Une stratégie énergétique de long terme
Parallèlement au méga-accord gazier avec l’Égypte, Eli Cohen a annoncé la mise en place d’une équipe d’experts chargée d’élaborer une stratégie nationale en matière d’énergie nucléaire civile, incluant la construction d’une centrale nucléaire.
Le ministre justifie cette orientation par la croissance rapide de la demande d’électricité en Israël, estimée à environ 3,7% par an, et par les besoins futurs liés aux technologies de pointe et aux véhicules électriques.
Cette diversification vers le nucléaire viserait à sécuriser l’approvisionnement intérieur tout en laissant au gaz un rôle clé d’exportation et d’outil d’influence régionale.
Dans le même mouvement, Israël envisage également de relocaliser certaines infrastructures stratégiques, comme la raffinerie de Haïfa, afin de réduire leur vulnérabilité après l’avoir constatée lors d’attaques de missiles iraniennes.
La phrase attribuée au ministre israélien de l’Énergie, selon laquelle Israël chercherait à « rendre ses voisins dépendants » pour les quinze prochaines années, traduit fidèlement l’esprit d’une politique énergétique qui assume son volet géopolitique autant qu’économique.
Entre méga-contrats, interconnexions régionales et projets nucléaires, l’État hébreu mise sur l’énergie comme vecteur de puissance et de pression, tandis que ses partenaires arabes oscillent entre opportunité économique et crainte de dépendance stratégique.
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