Islamophobie : le troll des « chiffres arabes » expose la haine anti-musulmane aux États-Unis
Un tweet ironique sur l’enseignement des « chiffres arabes » à New York a provoqué une tempête de réactions outrées aux États-Unis. L’affaire, partie d’une simple blague, révèle l’ampleur d’une islamophobie toujours profondément enracinée.
Un canular devenu révélateur de la haine ordinaire
Le 19 novembre 2025, un message de Brian Krassenstein, militant juif américain connu pour ses piques politiques, déclenche une polémique virale. Il y affirme que Zohran Mamdani, nouveau maire musulman de New York, souhaite imposer l’apprentissage des « chiffres arabes » à tous les élèves du primaire. En réalité, les chiffres 0 à 9 en usage dans le monde entier depuis le Moyen Âge sont précisément ces « chiffres arabes ».
L’objectif de Krassenstein était satirique, mais le message a été pris au premier degré par de nombreux internautes, notamment des partisans de la droite ultra-conservatrice américaine. Partagé par le compte @Polymarket (1,4 million d’abonnés) sans mention d’humour, le post a rapidement provoqué une vague d’indignation : plus de 50 millions d’impressions cumulées en quelques jours, selon les estimations de Newsweek et de Snopes.
Une cible toute trouvée : Zohran Mamdani, maire musulman et socialiste
Élu maire de New York en novembre 2025, Zohran Mamdani, 34 ans, symbolise un tournant historique : d’origine ougandaise et indienne, il est le premier musulman et socialiste à diriger la plus grande ville américaine. Membre des Democratic Socialists of America, il milite pour le logement abordable, les transports gratuits et la justice climatique.
Cette ascension dérange une partie de la droite dure, qui multiplie les attaques racistes ou conspirationnistes à son encontre : fausses rumeurs d’« épiceries halal », allégations d’antisémitisme ou, plus récemment, la polémique sur les « chiffres arabes ». Chaque campagne vise à le présenter comme un intrus dans le paysage politique américain.
Chronologie d’un emballement
- 19 novembre : Tweet initial de Krassenstein.
- Quelques heures plus tard : reprise du message par @Polymarket, puis flambée virale.
- 20-21 novembre : plusieurs figures d’extrême droite, dont Laura Loomer et Derrick Evans, dénoncent « l’islamisation » de l’école.
- 21 novembre : vérifications par Snopes, Newsweek, Hindustan Times et The National, confirmant la nature satirique du message.
- 22 novembre : Mamdani réagit avec humour, rappelant que « les chiffres arabes sont enseignés depuis le XIIIe siècle ».
Une ignorance révélatrice
L’incapacité d’une large partie du public à reconnaître les « chiffres arabes » souligne la persistance de stéréotypes anti-musulmans. Ces chiffres, d’origine indienne et transmis par les mathématiciens arabes médiévaux comme Al-Khwārizmī, ont permis l’essor de l’algèbre, de la science moderne et, plus tard, de l’informatique.
Ironie du sort : ceux qui réclamaient leur interdiction les utilisaient dans leurs messages, sans réaliser qu’ils formaient la base même du système numérique occidental.
Un précédent en 2019 déjà inquiétant
En 2019, une enquête du sondeur CivicScience révélait que 56% des Américains interrogés s’opposaient à l’enseignement des « chiffres arabes » à l’école, preuve d’un préjugé profondément ancré. À l’époque, cette ignorance collective avait déjà inspiré une vague de moqueries et de mèmes soulignant le paradoxe d’un rejet fondé sur l’ignorance.
L’algorithme de la colère
Plusieurs facteurs expliquent la viralité du canular :
- Le contexte post-électoral, marqué par l’élection d’un maire musulman à New York.
- Les algorithmes des réseaux sociaux, qui amplifient les émotions négatives.
- La fatigue informationnelle : de nombreux utilisateurs partagent sans vérifier.
- L’islamophobie latente, qui déclenche des réactions immédiates dès qu’un symbole perçu comme « arabe » est mentionné.
Les contre-trolls et le recul de la raison
Pour contrer la désinformation, plusieurs internautes et militants ont répondu par l’humour ou la pédagogie. Des messages parodiques sur « l’interdiction du calendrier grégorien » ou la « menace terroriste de l’Al-Gebra » ont circulé, ainsi que des rappels historiques sur l’origine hindou-arabe du système décimal.
La militante Charlotte Clymer a résumé la situation dans un fil viral : « Ceux qui s’indignent contre les chiffres arabes les utilisent pour écrire leurs tweets racistes. » Une phrase devenue emblématique d’un racisme absurde et auto-contradictoire.
Une satire qui met à nu l’islamophobie structurelle
Ce canular aura servi de miroir involontaire à la société américaine. En dévoilant les réflexes de rejet nourris par l’ignorance et la peur, il a rappelé combien l’islamophobie reste vivace dans un pays où le simple mot « arabe » suffit parfois à déclencher la haine.
Les chiffres hindou-arabes, eux, continuent leur route tranquille, présents sur chaque écran, billet de banque ou panneau lumineux de la planète, sans qu’on leur demande jamais leurs origines.
Au-delà du rire suscité par ce « troll » numérique, l’affaire met en lumière un mal plus profond : un racisme ordinaire, prêt à s’enflammer au premier mot perçu comme « musulman ». Dans une Amérique technologiquement avancée mais socialement fracturée, il aura suffi d’un simple chiffre pour exposer la peur de l’autre.
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