La Première dame des États-Unis a pris la parole jeudi à la Maison-Blanche pour démentir publiquement toute relation avec le financier criminel Jeffrey Epstein, dans une intervention rare et inattendue qui ravive le débat autour des dossiers classifiés. Mais au-delà des dénégations, le timing et les motivations de cette sortie publique suscitent d’intenses interrogations.
C’est depuis le Grand Foyer de la Maison-Blanche que Melania Trump a lu, jeudi 9 avril, une déclaration qualifiée d’extraordinaire par les observateurs présents : une mise au point de plusieurs minutes destinée à couper court aux spéculations qui circulent depuis des années sur ses liens supposés avec le financier new-yorkais condamné pour trafic sexuel. Sans répondre aux questions des journalistes, elle a quitté les lieux après environ cinq minutes, après avoir lu intégralement son texte préparé. L’intervention constitue la première prise de parole publique sur caméra de la Première dame sur ce sujet, dans un contexte politique déjà sous haute tension — conflits en Iran, débats au Capitole sur la transparence des fichiers Epstein, et remous au sein du gouvernement fédéral.
Des dénégations point par point, sur fond de bataille judiciaire
« Je ne suis pas une victime d’Epstein. Epstein ne m’a pas présentée à Donald Trump », a déclaré Melania Trump, précisant avoir rencontré son futur époux lors d’une soirée new-yorkaise en 1998. Elle a également nié avoir entretenu de relation d’amitié avec Ghislaine Maxwell, l’ancienne compagne d’Epstein condamnée en 2021 pour trafic sexuel sur mineurs, qualifiant un échange de courriels qui avait ressurgi entre elles de simple « correspondance formelle ».Sur la question des cercles sociaux partagés, la Première dame a reconnu que Donald Trump et elle avaient pu croiser Epstein lors de mondanités, rappelant que ce genre de chevauchement est courant dans les milieux de New York et Palm Beach.
Melania Trump a également affirmé n’avoir jamais voyagé à bord de l’avion privé d’Epstein et n’avoir jamais séjourné sur son île. Son nom, a-t-elle insisté, n’a jamais figuré dans des documents judiciaires, dépositions, témoignages de victimes ni entretiens menés par le FBI dans le cadre de l’affaire. Ces déclarations s’inscrivent dans une séquence de recours judiciaires engagés par ses avocats : l’an passé, après des menaces de poursuites, le Daily Beast avait retiré un article relatant des affirmations de l’auteur Michael Wolff selon lesquelles Epstein aurait présenté Melania à Donald Trump, et avait publié des excuses. HarperCollins UK avait, pour sa part, retiré des passages d’un livre attribuant à Epstein un rôle d’entremetteur dans la rencontre du couple présidentiel.
Un contexte politique qui interroge le calendrier de l’intervention
Si les dénégations de Melania Trump sont claires dans leur forme, leur timing suscite des questions que plusieurs analystes ont formulées publiquement dès le lendemain. Robert Reich, ancien secrétaire au Travail sous Bill Clinton et éditorialiste reconnu, a publié le 10 avril une analyse pointant l’incongruité de cette sortie : selon lui, au moment où l’attention nationale est entièrement mobilisée par la guerre en Iran et la hausse des prix, ressusciter publiquement la question Epstein-Melania — sur laquelle il n’existait pas l’ombre d’un début de scandale récent — mérite explication.
Reich avance plusieurs hypothèses, qu’il présente lui-même comme des théories. La première : la Maison-Blanche aurait délibérément utilisé cette déclaration pour déplacer l’attention médiatique vers un terrain plus maîtrisable, alors que les retombées de la guerre en Iran et les débats autour des dossiers Epstein mettent le président en difficulté — d’autant que Pam Bondi, l’ancienne procureure générale, a refusé de témoigner devant le Congrès, et que son successeur serait jugé plus fiable pour enfouir tout élément compromettant. La deuxième hypothèse tient à un facteur économique : le documentaire Melania, sorti en 2026, n’aurait rapporté que 16,6 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget de production de 40 millions de dollars et 35 millions de dépenses marketing, laissant Amazon avec une perte significative — une relance médiatique permettrait d’en relancer la visibilité sur les plateformes de streaming. La troisième hypothèse, plus politique, suggère que la Première dame aurait agi de sa propre initiative, cherchant à signifier à son mari sa capacité à perturber l’agenda présidentiel.
L’appel aux victimes, entre consensus apparent et scepticisme des survivantes
Au-delà des dénégations personnelles, Melania Trump a formulé une demande adressée au Congrès : organiser une audition publique pour les victimes d’Epstein, sous serment. « Chaque femme devrait avoir l’opportunité de raconter son histoire publiquement, si elle le souhaite, et son témoignage devrait être définitivement inscrit au registre du Congrès », a-t-elle déclaré. Cette demande a reçu un accueil bipartisan inattendu : le représentant démocrate Robert Garcia, membre de la commission de surveillance de la Chambre, a immédiatement réclamé l’organisation d’une telle audition, tandis que le républicain Thomas Massie a, lui, renvoyé la responsabilité vers le ministère de la Justice.
Les premières victimes identifiées publiquement ont, pour leur part, réagi avec prudence. Maria et Annie Farmer ont indiqué dans un communiqué que leur priorité demeurait « la responsabilité, la transparence et la justice », sans commenter directement les propos de la Première dame. D’autres associations ont été plus critiques, estimant que cet appel déplace la charge de la preuve sur les survivantes au moment où l’administration n’a pas encore satisfait pleinement à ses obligations légales de transparence au titre de l’Epstein Files Transparency Act — des élus ayant dénoncé une divulgation jugée insuffisante lors de la publication partielle de millions de pages de documents début 2026.
Une parole présidentielle absente, un West Wing pris de court
L’intervention de la Première dame a également soulevé des questions sur la coordination au sein de la Maison-Blanche. Plusieurs membres du cabinet de Melania Trump ont assisté à la déclaration sans avoir été informés au préalable de son contenu exact.Donald Trump, interrogé en marge par un journaliste, a indiqué ne pas avoir été informé de la démarche, se bornant à confirmer qu’Epstein « ne connaissait pas » son épouse avant de mettre fin à l’échange. Le porte-parole de la Première dame a précisé que le West Wing avait été averti de la tenue d’une déclaration, mais a refusé de préciser si le contenu avait été communiqué en amont — une ambiguïté qui nourrit les spéculations sur l’autonomie réelle de Melania Trump au sein de la présidence.
La prochaine étape dépendra de la réponse du Congrès — dont les deux chambres restent contrôlées par les républicains — à la demande d’audition publique formulée jeudi depuis le Grand Foyer de la Maison-Blanche.
Julien Moreau