La première unité de traitement primaire du minerai de la mine de Gara Djebilet, dans la wilaya de Tindouf, doit entrer en service d’ici la fin avril 2026, selon le PDG du groupe public Sonarem, Belkacem Soltani. Ce démarrage marque l’amorce concrète d’une stratégie industrielle que l’Algérie prépare depuis plusieurs décennies autour de l’un des plus grands gisements de fer de la planète.
Dans un entretien accordé à l’Agence presse service (APS), Belkacem Soltani a confirmé que l’installation, construite à même le site minier, sera capable de traiter 4 millions de tonnes de minerai par an dès son entrée en service. Concrètement, elle procédera au concassage et au criblage de la matière extraite, puis à une séparation à sec avant stockage et expédition, avec un taux de récupération dépassant les 85 %. Cette première étape industrielle, dont la première pierre avait été posée par le président Abdelmadjid Tebboune fin 2023, constitue le point de départ d’une chaîne de transformation que les autorités algériennes entendent développer jusqu’à l’export.
Une ligne ferroviaire de 950 km pour désenclaver le Grand Sud
L’une des contraintes historiques du projet tenait à l’isolement géographique de Gara Djebilet, perdue dans le désert du Sahara occidental à des centaines de kilomètres de tout débouché industriel. Une ligne ferroviaire de 950 kilomètres, reliant le site à Béchar, a été construite entre 2023 et 2026 pour acheminer le minerai vers les complexes sidérurgiques du nord du pays et les ports méditerranéens. Raccordée ensuite à la liaison Béchar-Oran, la voie ferrée porte à 1 650 kilomètres la longueur totale du corridor minier, prévu pour accueillir vingt-quatre convois quotidiens à pleine capacité. Le 1er février 2026, le président Tebboune a inauguré officiellement la ligne, la qualifiant de l’un des « plus grands projets stratégiques de l’histoire de l’Algérie indépendante ». Dès janvier, un premier train de trente wagons avait acheminé près de 1 000 tonnes de minerai vers la région d’Oran à titre de mise en route.
Derrière les 3,5 milliards de tonnes, le défi du phosphore
Le gisement de Gara Djebilet recèle des réserves estimées à 3,5 milliards de tonnes, dont 1,7 milliard de tonnes exploitables, ce qui place l’Algérie au deuxième rang mondial des détenteurs de réserves de fer, derrière l’Australie et devant le Brésil. Toutefois, la richesse brute du sous-sol ne suffit pas à garantir la rentabilité immédiate de l’exploitation. Le minerai présente une teneur en phosphore avoisinant 1 %, soit trente fois au-delà du seuil toléré par l’industrie sidérurgique internationale, fixé à 0,03 %. Réduire ce taux implique une opération de déphosphoration coûteuse et technologiquement complexe, que le partenariat entre la filiale Feraal de Sonarem et le groupe turc Tosyali est censé permettre. L’objectif est de produire un concentré à haute teneur en fer (63 %), étape indispensable avant l’acheminement de la matière semi-finie vers le complexe Tosyali d’Oran. Plusieurs entreprises internationales, originaires des États-Unis, d’Inde et de Chine, ont manifesté leur intérêt pour des coopérations techniques sur ce volet précis, selon Sonarem.
Le « triptyque minier » comme levier de diversification
Gara Djebilet ne constitue qu’un pan d’une ambition sectorielle plus large. Les autorités algériennes ont formalisé une stratégie dite de « triptyque minier », articulée autour du fer, du phosphate et du zinc, destinée à bâtir une chaîne de valeur industrielle complète, de l’extraction jusqu’à la commercialisation. Dans ce cadre, le projet intégré de phosphate de Bled El Hadba — conduit conjointement par Sonarem et Sonatrach — vise à faire de l’Algérie l’un des principaux exportateurs mondiaux d’engrais phosphatés, avec une production prévisionnelle supérieure à 4 millions de tonnes annuelles. Parallèlement, deux sociétés étrangères, une italienne et une allemande, finalisent les études techniques du projet, qui devraient s’achever fin 2026 avant une phase de réalisation de trente-six mois. La mine de zinc et de plomb d’Oued Amizour, dans la wilaya de Béjaïa, dont les réserves exploitables sont estimées à 34 millions de tonnes, s’inscrit dans le même dispositif d’ensemble.
Une montée en puissance progressive jusqu’en 2032
L’entrée en service de la première unité de traitement ne correspond qu’au stade initial d’une montée en puissance planifiée sur plusieurs années. En janvier 2026, la production effective de la mine atteignait 500 000 tonnes, les projections officielles tablant sur 12 millions de tonnes annuelles à l’horizon 2030, et sur un régime de croisière de 40 à 50 millions de tonnes à long terme. Le partenariat Feraal-Tosyali prévoit une capacité initiale de 4 millions de tonnes de concentré par an, extensible à 10 millions de tonnes de concentré et de boulettes de fer d’ici 2032. Pour accompagner cette trajectoire, Sonarem s’est engagé dans un programme de recrutement de 1 000 ingénieurs d’ici 2026-2027, afin de renforcer ses douze filiales. Des groupes de travail conjoints ont par ailleurs été constitués avec des partenaires étrangers pour accélérer la mise au point des procédés de déphosphoration.
Des voix critiques dans un débat confisqué
Le projet suscite néanmoins des interrogations que le contexte politique algérien rend difficiles à formuler publiquement. Selon Le Monde, le débat public autour de Gara Djebilet est quasiment absent en Algérie, la « célébration patriotique » éclipsant toute interrogation sur la viabilité économique du projet. Pour le journaliste économique Ihsane El Kadi, l’enjeu du projet ne réside pas dans une rentabilité minière immédiate, mais dans la capacité du pays à développer une filière sidérurgique en investissant dans la transformation en aval — autrement dit, dans la valeur ajoutée générée localement et non dans le seul volume extrait. En janvier 2026, le président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Atmane Mazouz, a signalé l’arrestation de l’économiste Djelloul Slama, placé en détention provisoire après avoir exprimé publiquement son analyse sur le dossier Gara Djebilet et d’autres sujets économiques.
La fin du mois d’avril 2026 constituera ainsi un premier test de la capacité opérationnelle de Sonarem à tenir ses engagements industriels. Si l’unité de traitement primaire atteint les cadences annoncées, l’Algérie franchira un seuil symbolique dans sa quête d’une économie moins dépendante des hydrocarbures — un objectif affiché depuis des années mais rarement concrétisé à cette échelle.
Yacine Messaoud