Crise du Golfe : l’Algérie s’impose comme pivot gazier de l’Europe

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Amel Bensalem
Amel Bensalemhttps://alg247.com
Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

La guerre déclenchée fin février 2026 contre l’Iran a provoqué une onde de choc sur les marchés mondiaux de l’énergie, paralysant partiellement les exportations qataries et propulsant l’Algérie au centre des stratégies d’approvisionnement européennes. Alger tire aujourd’hui un avantage géostratégique inédit de sa position méditerranéenne, au moment où Madrid et Rome se disputent ses surplus gaziers.

La guerre au Moyen-Orient, déclenchée par Israël et les États-Unis contre l’Iran le 28 février 2026, a provoqué une crise énergétique mondiale et une envolée des prix des hydrocarbures. En l’espace de quelques semaines, le baril de Brent a bondi d’une fourchette de 60 à 70 dollars jusqu’à dépasser les 90 dollars, atteignant même par moments 120 dollars. Le marché du gaz naturel liquéfié (GNL), déjà sous tension depuis la sortie de crise post-Covid, a subi un choc supplémentaire qui a redistribué les cartes de la géopolitique énergétique mondiale. Dans ce contexte de turbulences, l’Algérie occupe désormais une position que ses dirigeants n’auraient sans doute pas anticipée avec une telle acuité.

Le terminal de Ras Laffan, détonateur d’une recomposition mondiale

Début mars 2026, QatarEnergy a suspendu la production de son complexe de Ras Laffan, qui représente à lui seul environ 20 % de l’offre mondiale de gaz naturel liquéfié, soit 77 millions de tonnes par an. Le géant gazier du Golfe a invoqué une clause de force majeure sur ses contrats après que des frappes de missiles iraniens ont gravement endommagé l’installation. L’impact financier est estimé à un manque à gagner de 20 milliards de dollars par an, avec une période de réparation prévue entre trois et cinq ans. D’autres infrastructures régionales ont également été touchées : la raffinerie de Sitra à Bahreïn, celle de Ras Tanura en Arabie saoudite et le complexe de Habshan aux Émirats arabes unis ont subi des dommages qui ont accentué la désorganisation de l’offre mondiale. La paralysie partielle du détroit d’Ormuz, par lequel transite près d’un cinquième du commerce pétrolier mondial, a achevé de transformer la crise régionale en choc d’offre à l’échelle planétaire.

Medgaz et TransMed, les artères qui contournent la tempête

Face à cette désorganisation des flux provenant du Golfe, l’avantage géographique de l’Algérie est apparu avec une évidence rarement aussi nette. Sans dépendance aux détroits stratégiques — Hormuz, Bab-el-Mandeb ou Suez —, l’Algérie achemine ses hydrocarbures directement vers l’Europe via ses pipelines terrestres et sous-marins, combinés à ses terminaux GNL d’Arzew et de Skikda. Deux gazoducs constituent le cœur de cette infrastructure : le Medgaz, qui relie directement l’Algérie à l’Espagne à travers la Méditerranée, et le TransMed, qui transporte le gaz algérien vers l’Italie via la Tunisie. Cette configuration élimine structurellement le risque de blocage maritime que subissent les exportateurs du Golfe, conférant à Sonatrach un argument de fiabilité que ses concurrents ne peuvent plus opposer dans l’immédiat. Selon la plateforme spécialisée Energy Research Unit, les exportations algériennes de GNL vers l’Europe ont bondi de 265 000 tonnes entre début et mi-février à 462 000 tonnes au cours des deux premières semaines de mars 2026.

Madrid et Rome en diplomatie gazière d’urgence à Alger

L’onde de choc du conflit iranien a atteint les côtes européennes, poussant l’Espagne et l’Italie, les deux principales économies du sud de l’Europe, à lancer une offensive diplomatique sans précédent vers Alger. La première ministre italienne Giorgia Meloni a été reçue le 24 mars par le président Abdelmadjid Tebboune, cherchant à obtenir une hausse des livraisons après que le Qatar a annoncé ne pouvoir honorer ses obligations contractuelles pour le mois d’avril — Doha fournissant habituellement 10 % des besoins énergétiques italiens. Dès le lendemain, le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, accompagné du ministre algérien des Hydrocarbures Mohamed Arkab, a négocié une augmentation des flux via le gazoduc Medgaz, avec des livraisons susceptibles de progresser de 10 % à 12,5 %. Pour Madrid, l’enjeu revêt une dimension quasi existentielle : l’Algérie fournit déjà 42,5 % du gaz consommé dans la péninsule ibérique. Ces discussions illustrent la transformation en cours : d’un partenariat énergétique de long terme, la relation algéro-européenne est en train de basculer vers une interdépendance stratégique à dynamique plus urgente.

Un plan à 60 milliards de dollars, mais des capacités encore contraintes

Pour renforcer ses capacités de production et moderniser ses infrastructures, Sonatrach a lancé un programme d’investissement ambitieux estimé à 60 milliards de dollars pour la période 2025–2029, avec pour objectif d’augmenter la production et de sécuriser les exportations vers les marchés internationaux. En parallèle, Sonatrach a signé en 2025 un accord avec la société saoudienne Medad Energy pour explorer le bassin d’Illizi, un contrat évalué à 5,4 milliards de dollars prévoyant une période d’exploration de sept ans et une exploitation sur trente ans. Toutefois, ces investissements requièrent du temps avant de produire leurs effets sur les volumes exportables. Les exportations algériennes de GNL ont atteint environ 9,54 millions de tonnes en 2025, un volume inférieur à celui enregistré deux ans plus tôt, en raison notamment d’opérations de maintenance sur les sites de Skikda et d’Arzew. L’Algérie se trouve ainsi dans une situation paradoxale : disposer d’une position stratégique exceptionnelle sans pouvoir, dans l’immédiat, en exploiter la totalité du potentiel commercial.

Une opportunité budgétaire réelle, mais dépendante de la durée du choc

Au plan macroéconomique, la flambée des cours profite directement aux finances publiques algériennes. La loi de finances 2026 avait été construite sur un prix de référence d’environ 60 dollars le baril ; avec des cours désormais largement supérieurs à ce seuil, les recettes tirées des exportations d’hydrocarbures devraient dépasser les prévisions budgétaires. Dans un pays où les revenus pétroliers jouent un rôle central dans le financement de l’État et où les hydrocarbures représentent encore l’essentiel des recettes d’exportation, cette marge de manœuvre financière supplémentaire est significative. Elle dépend néanmoins d’une variable décisive : la flambée actuelle des prix repose principalement sur des anticipations de marché plutôt que sur un déficit réel d’offre, et une détente diplomatique ou une stabilisation rapide dans le Golfe pourrait entraîner une chute tout aussi rapide des cours. Par ailleurs, la concurrence s’intensifie sur le marché européen : les États-Unis, grâce à leurs exportations massives de GNL, sont récemment devenus le premier fournisseur de gaz de l’Espagne, devant l’Algérie.

La prochaine étape sera l’issue des négociations contractuelles en cours entre Sonatrach et ses partenaires européens, dont les résultats définitifs pourraient redéfinir durablement les équilibres gaziers en Méditerranée. Alger agit désormais comme charnière nord-sud et est-ouest, potentiellement vecteur de corridors élargis, et rempart contre la contagion des chocs énergétiques moyen-orientaux. Ce que la crise du Golfe révèle, en définitive, c’est la valeur stratégique de la géographie algérienne — une ressource que ni les prix, ni les puits ne peuvent créer de toutes pièces.

Amel Bensalem

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