Le tribunal de première instance de Taza a prononcé jeudi soir une peine de huit mois de prison ferme à l’encontre du rappeur Souhaib Qabli, alias « Al Hassel », à l’issue d’une audience de plus de dix heures. Le verdict, rendu au nom de l’« atteinte au respect dû à une institution constitutionnelle », intervient dans un contexte de répression croissante de la liberté d’expression artistique au Maroc.
Le tribunal correctionnel de Taza a condamné le rappeur Souhaib Qabli à huit mois d’emprisonnement et à une amende de 1 000 dirhams, assorties des frais de justice, lors d’une audience qui s’est prolongée bien au-delà de minuit. L’artiste de 23 ans, connu sous le nom de scène « Al Hassel », était poursuivi pour plusieurs chefs d’accusation liés au contenu de ses chansons, diffusées sur les réseaux sociaux et jugées offensantes par les autorités judiciaires. Placé en garde à vue le 2 mars 2026 à Fès, Qabli avait été transféré vers Taza deux jours plus tard sur ordre du procureur, qui avait requis son maintien en détention.
Des charges partiellement retenues, un flou juridique persistant
Le tribunal a reconnu le rappeur coupable de « violation du devoir de respect envers une institution constitutionnelle par un moyen électronique remplissant les conditions de la publicité » et d’outrage à une personne morale. En revanche, il a été acquitté des charges d’insulte à des fonctionnaires publics dans l’exercice de leurs fonctions et de diffusion de fausses allégations destinées à nuire à la vie privée de tiers. Ce verdict partiel n’a pas dissipé l’opacité juridique qui entoure l’affaire depuis le début. L’avocat de la défense, Maître Mohamed Taifi, a souligné que le tribunal n’avait pas précisé quelle institution constitutionnelle aurait été outragée, ni identifié aucune partie spécifique dans le dossier. Selon lui, l’accusation ne repose sur aucune publication ou morceau particulier, le corps constitué visé n’ayant jamais été spécifié dans la procédure. La défense a immédiatement annoncé son intention de faire appel, disposant de dix jours à compter du verdict pour déposer formellement son recours.
Des textes engagés au cœur des poursuites
Les chansons de Souhaib Qabli abordent plusieurs thématiques sensibles, notamment la normalisation du Maroc avec Israël, les défaillances des services publics, ainsi que les restrictions à la liberté d’expression. Ses œuvres, largement relayées en ligne, ont trouvé un écho notable auprès d’une frange de la jeunesse marocaine sensible aux questions de justice sociale et à la politique étrangère du royaume. Devant la cour, il a été interrogé de manière générale sur sa musique et ses publications sur les réseaux sociaux évoquant des questions telles que l’éducation, la santé, son rejet de la normalisation et de la corruption. Aucun morceau précis n’a été formellement désigné comme pièce à conviction centrale dans le dossier, une lacune que la défense a exploitée pour plaider la relaxe, estimant les éléments matériels insuffisants à fonder une condamnation.
Al Adl Wal Ihsane, toile de fond du dossier
Souhaib Qabli est membre d’Al Adl Wal Ihsane, association islamiste interdite mais tolérée par les autorités marocaines. Cette appartenance, sans être directement citée parmi les charges retenues, constitue un élément de contexte que plusieurs observateurs ont relevé pour interpréter la mobilisation judiciaire à son encontre. Le Committee for Justice (CFJ) a exprimé sa vive préoccupation, estimant que les chefs d’accusation retenus s’inscrivent dans une tendance à instrumentaliser des dispositions juridiques vagues pour criminaliser l’expression artistique et critique. L’organisation a également relevé que les données du procès-verbal de police judiciaire indiquaient que l’interrogatoire avait principalement porté sur le contenu artistique de l’intéressé, et non sur des actes matériels précis.
Une répression qui s’inscrit dans une série
Depuis l’automne 2025, Souhaib Qabli est le troisième rappeur à être arrêté au Maroc pour le contenu de ses textes. Ce calendrier confère à l’affaire une dimension systémique qui dépasse le seul cas de l’artiste de Taza. Le CFJ considère que le ciblage des artistes en raison de leurs positions politiques ou de leurs opinions critiques est incompatible avec l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et l’article 9 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, appelant les autorités marocaines à libérer immédiatement Souhaib Qabli et à cesser d’utiliser le Code pénal pour museler les créateurs. Ces appels rejoignent ceux d’autres groupes de défense des droits, qui décrivent l’affaire comme une mesure politique visant à réduire les marges de la dissidence culturelle dans le royaume.
Un appel sous haute tension
Avant l’ouverture de l’audience publique, des dizaines de sympathisants s’étaient rassemblés devant le tribunal de Taza, une ville du nord-centre du Maroc, brandissant des banderoles appelant à la libération du rappeur. Militants, proches et artistes avaient fait le déplacement pour manifester leur soutien tout au long de la longue nuit judiciaire. La procédure d’appel, que la défense entend engager sans délai, déterminera si Qabli purgera effectivement sa peine ou sera remis en liberté dans l’attente d’un nouveau jugement. L’issue de cette procédure conditionnera également la portée symbolique de la condamnation dans un contexte où le Maroc fait face à des critiques croissantes sur le respect des libertés fondamentales.
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