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mardi, février 24, 2026

Mouloud Mammeri, la mémoire vivante de l’amazighité

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Figure majeure de la littérature et de la pensée algérienne du XXᵉ siècle, Mouloud Mammeri demeure, plus de trente ans après sa disparition, un symbole de résistance culturelle et de dignité intellectuelle.

Écrivain, linguiste et anthropologue, il a consacré sa vie à la reconnaissance de la langue et de la culture amazighes, dans un contexte politique souvent peu favorable à leur expression.

De la Kabylie natale aux bancs parisiens

Né le 28 décembre 1917 à Taourirt-Mimoun, village perché des At Yenni en Grande Kabylie, Mammeri grandit dans un univers où la langue berbère, transmise par la tradition orale, forge son imaginaire. En 1928, il rejoint son oncle au Maroc, alors haut fonctionnaire auprès du sultan Sidi Mohammed, et découvre un autre horizon culturel et politique. Ce premier exil ancre en lui le sentiment d’une appartenance multiple et la conscience des fractures coloniales.

Revenu en Algérie, il poursuit ses études au lycée Bugeaud d’Alger (aujourd’hui Émir Abdelkader) avant de s’envoler pour la France. Au lycée Louis-le-Grand, à Paris, il ambitionne d’intégrer l’École normale supérieure. Ces années de formation, marquées par la rigueur académique et la rencontre avec la pensée humaniste européenne, préparent le futur romancier à devenir l’un des porte-voix intellectuels les plus exigeants de sa génération.

L’écrivain face à la guerre et à l’exil

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Mammeri rentre au pays et obtient un poste d’enseignant. En 1952, il publie chez Plon son premier roman, La Colline oubliée, salué pour sa finesse narrative et sa peinture des déchirements d’une société kabyle tiraillée entre tradition et modernité, à la veille des grands bouleversements politiques. Trois ans plus tard, Le Sommeil du juste confirme son talent d’observateur lucide des contradictions coloniales.

Lorsque éclate la guerre d’indépendance, il choisit l’exil. De 1957 à 1962, il séjourne au Maroc, terre d’accueil et de réflexion, avant de regagner l’Algérie indépendante. De retour à Alger, il enseigne, publie et participe à la reconstruction intellectuelle du pays. En 1965, il signe L’Opium et le bâton, œuvre majeure rapidement élevée au rang de classique, adaptée au cinéma par Ahmed Rachedi en 1971.

L’intellectuel au service de la langue amazighe

Mammeri ne sépare jamais sa démarche littéraire de son engagement linguistique. En 1963, il dirige brièvement l’Union nationale des écrivains algériens, avant de s’en retirer, fidèle à son indépendance d’esprit. Entre 1968 et 1972, à l’université d’Alger, il introduit pour la première fois l’enseignement du berbère au sein de la section d’ethnologie – une avancée historique.

La même période marque le début d’un travail de recherche monumental sur le patrimoine oral. En 1969, il publie les poèmes de Si Mohand, figure emblématique de la poésie kabyle, et se consacre à la collecte de la mémoire linguistique et musicale des régions berbérophones. À la tête du Centre de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnographiques (CRAPE) de 1969 à 1980, il défend une approche scientifique et respectueuse des cultures locales, loin de tout nationalisme exclusif.

Installé à Paris au début des années 1980, il fonde en 1982 le Centre d’Études et de Recherches Amazighes (CERAM) ainsi que la revue Awal (“la parole”, en berbère), devenue un foyer intellectuel de référence pour la diaspora amazighe. En 1988, la Sorbonne lui décerne le titre de docteur honoris causa, saluant la portée universelle de son œuvre.

Une œuvre au carrefour des savoirs

La production de Mouloud Mammeri traverse les genres et les disciplines. Ses romans, de La Colline oubliée à La Traversée (1982), témoignent d’une lucidité mélancolique et d’une rare exigence morale. Sur le plan linguistique, Tajerrumt n tmazight (1967), première grammaire moderne de la langue berbère, ou L’Ahellil du Gourara (1984), inscrivent durablement la culture amazighe dans la recherche scientifique.

Ses travaux de collecte, comme Cheikh Mohand a dit ou Contes berbères de Kabylie, prolongent la tradition orale et assurent sa transmission. Son théâtre, avec Le Banquet ou Le Foehn ou la preuve par neuf, poursuit le même combat : celui d’une parole libre dans une société en quête d’unité. Chez Mammeri, l’esthétique rejoint toujours l’éthique : écrire, c’est résister.

La disparition et l’héritage

Le 26 février 1989, de retour d’un colloque sur la culture amazighe à Oujda, Mouloud Mammeri perd la vie dans un accident de voiture près d’Aïn-Defla. L’émotion est immense : plus de 200 000 personnes accompagnent sa dépouille jusqu’à Taourirt-Mimoun, son village natal. Ce jour-là, c’est toute une génération d’intellectuels qui rend hommage à un homme ayant incarné la fidélité à la mémoire et la rigueur du savoir.

Son héritage demeure vivant. Universités, associations culturelles, chercheurs et artistes amazighs puisent encore dans son œuvre la force d’un projet intellectuel et identitaire ouvert sur le monde. Sa pensée continue d’irriguer les débats sur la pluralité culturelle, l’enseignement des langues autochtones et l’écriture de l’histoire nationale.

La figure de Mouloud Mammeri s’impose aujourd’hui comme celle d’un passeur – entre les langues, les cultures et les générations. En redonnant à la langue amazighe sa légitimité, il a rappelé que la diversité n’est pas un obstacle à l’unité, mais sa condition. À travers ses écrits, son enseignement et son exigence de vérité, il a offert à l’Algérie une part essentielle de sa conscience.

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